Pénible mais nécessaire témoignage 

Longtemps, le seul organisme auquel j’ai appartenu a été l’UGTT. J’y ai adhéré le premier mois de ma prise de fonction comme interne, et ma carte plastifiée date de 1981. 

Je crois profondément en son rôle essentiel, historique et toujours d’actualité dans notre société. Mais après sept ans d’hésitations, j’ai estimé qu’il était de mon devoir de rapporter ce que j’ai vécu, par respect et sens des responsabilités. Rien ne sera possible dans notre pays sans l’UGTT, et c’est justement pour cette raison que je publie ce témoignage. 

 À peine assis à votre bureau de ministre, votre secrétaire vous annonce que le secrétaire général (SG) de la fédération professionnelle de votre secteur, relevant de l’UGTT, accompagné de quelques membres du bureau, souhaite vous rencontrer. Bien qu’ils soient venus sans rendez-vous, vous le recevez poliment, pensant que c’est une simple visite de courtoisie. Rapidement, après des salamaleks froids et pleins de sous-entendus, le SG vous annonce que cette visite de courtoisie sera suivie d’autres, moins amicales, et qu’en sortant, il va déposer une demande de rendez-vous.

C’est à ce moment-là exactement que commence votre calvaire. Vous ne le réalisez pas tout à fait encore, mais il va durer jusqu’à la fin de votre mandat. 

 Deux semaines plus tard, alors que vous êtes encore plongé dans la composition de votre équipe, le SG national, cette fois de l’UGTT, vous appelle pour vous rappeler que vous n’avez pas encore accordé de rendez-vous au SG de la fédération professionnelle. 

Vous vous justifiez comme vous le pouvez, puis en raccrochant, vous demandez à votre chef de cabinet de préparer les dossiers en vue de cette réunion. Jusqu’ici, à part certaines provocations habituelles (tabac, regard hostile, parole violente, manque de respect…), rien d’exceptionnel, mais vous commettez votre seconde erreur en accordant un rendez-vous trop tôt. Dans une sorte de candeur déplacée, vous pensez que c’est juste une première réunion de travail pour établir un planning. 

En fait, vous avez organisé votre prise en otage, ainsi que celle de vos successeurs. Exactement comme l’ont fait, involontairement, vos prédécesseurs pour vous. Le jour de la réunion, vous et votre staff, pensant avoir bien préparé vos dossiers, vous y allez avec le sourire. Arrivent les membres de la délégation de l’UGTT, ils s’installent selon un ordre bien établi par eux, et d’emblée vous remarquez que l’un d’eux note tout ce que vous dites. L’arme qui va empoisonner votre vie et celle de vos successeurs est là, dans ce papier écrit à la main. Vos prédécesseurs ont exactement subi la même chose, mais personne ne les avait prévenus. 

 Bref, vous commencez à aborder les sujets que vous pensiez importants et vous constatez que vos interlocuteurs ne semblent pas passionnés par ce que vous dites. En fait, après vous avoir écouté, ils vous disent : « Monsieur le ministre, nous ne sommes pas venus pour cela, mais pour… », et là, ils vous sortent un document, toujours une feuille manuscrite signée par un de vos prédécesseurs, pas forcément celui qui vous a précédé il y a quelques semaines, où il est promis telle et telle autre chose… 

Vous la lisez péniblement car elle est toujours presque illisible, et naturellement, vous répondez que vous allez étudier ces questions. Qu’à cela ne tienne, fixons une autre réunion. Ce que vous réalisez trop tard, c’est que ce scénario était prêt bien avant la réunion, il est parfaitement rodé, écrit même (j’ai eu le scénario entre les mains plus tard quand l’un d’eux a oublié son manuel de procédure au ministère), et il va se reproduire régulièrement. À la fin de cette première réunion, le SG vous tend un papier à signer ; c’est le fameux premier PV établi à la main par l’un d’eux. Vous essayez de le déchiffrer, puis naturellement, vous refusez de le signer.

C’est à ce moment que vous déclenchez sans le savoir la première attaque contre vous en personne. Dès que vous regagnez votre bureau, le SG national de l’UGTT vous appelle : « Monsieur le ministre, pourquoi ne voulez-vous pas signer le PV ? S’il y a des inexactitudes, nous allons les corriger. » 

Vous expliquez que c’était une simple prise de contact, que signer un PV établi par une seule partie et séance tenante n’est pas classique, mais il ne vous lâche pas… À la fin, vous acceptez de signer un PV relu par votre staff, mais trop tard, le poisson que vous êtes est ferré. Les réunions s’enchaînent à un rythme qu’ils décident eux en fonction de leur disponibilité, et à chacune d’entre elles, un ancien PV est sorti de la poche, avec de nouvelles revendications. Quand vous pensez avoir résolu toutes les revendications, on vous en sort de nouvelles. L’enfer. À côté de ces réunions officielles, officieusement, les demandes de petits services tombent tous les jours. 

Généralement vers 10h du matin, le SG introduit sa tête à travers la porte avec un grand sourire : « Juste deux mots, Monsieur le ministre… », et la demande est formulée. Il vous demande un service pour x ou y… Un clientélisme révoltant. Toutes les promotions, les mutations, les sanctions, les distributions d’aides sociales sont du pain béni pour eux. Une source inépuisable de recrues. Ils vous demandent, exigent parfois de vous de contourner la loi et le règlement en vous promettant l’impunité. 

Naïvement, vous pensez que les petits services que vous leur rendez vous offriront un peu de répit. C’est une grave erreur, car c’est sans fin et vous obtenez exactement l’effet inverse de ce que vous espérez : ils deviennent plus entreprenants à chaque fois. 

Aucun secteur n’est épargné, mais j’ai constaté que trois secteurs sont des cibles de choix : l’enseignement, la santé et les transports. Des secteurs en grande souffrance. Mais pour eux, c’est de la faute du gouvernement et du ministre en place. Quand vous leur demandez : « Avez-vous des propositions ? », ils vous parlent d’un projet clair et bien défini établi par leurs experts, sauf que ni moi ni personne n’a jamais réussi à avoir ne serait-ce que la première page de ces projets. 

Rien que des slogans et des principes bateaux sur lesquels tout le monde est d’accord. Et puis, chemin faisant, un jour, vous refusez de céder à une demande qui remet en cause tout ce pour quoi vous vous êtes engagé. Une demande de revenir à des pratiques que je pensais abandonnées depuis le 14 janvier, par exemple. 

Avant la révolution, le partage des rôles entre le RCD et l’UGTT assurait de fait une paix sociale ; il se faisait au détriment de l’État, mais c’était un détail. Des bons d’achats d’une valeur de centaines de millions donnés de la main à la main, des subventions données aux représentants de l’UGTT mais dont personne ne connaît le devenir, des participations à des voyages ou au pèlerinage de la Mecque… Certains délégués sont allés aux frais de l’État 7 et 8 fois à la Mecque. 

 Dès l’instant où vous dites non, ces pratiques sont d’un autre temps, dès cet instant et dans l’heure qui suit, vous avez 10, puis 20, puis 30 personnes devant votre bureau. En fait, au sein même de votre équipe, vous avez des personnes qui leur rapportent ce que vous avez dit et ce que vous allez décider. Ils savent que vous n’êtes pas pérenne alors que la protection syndicale est une garantie bien plus sérieuse. 

Le sit-in devant la porte de votre bureau est quasi-instantanément déclenché. Ils s’installent dans le hall, par terre, devant la porte, amènent des matelas de je ne sais où, une darbouka, des cigarettes, des bouteilles d’eau, et commencent à crier des slogans hostiles, des insultes, des chants… Votre calvaire va durer des jours et des jours. Vous ne pouvez pas entrer ou sortir de votre bureau. 

Vous demandez à ce qu’on leur amène des couvertures et des plateaux repas, qu’on leur ouvre les sanitaires. Eux font circuler des vidéos sur les réseaux sociaux… Vous appelez le SG national pour lui exposer les vraies motivations de ce mouvement. Il vous dit qu’il n’est pas au courant, qu’il pensait que c’était à propos de telle augmentation ou recrutement, dit-il. 

 Au bout de trois jours de sit-in (accompagnés de crachats et d’insultes sur quelques cadres), les négociations reprennent, et là je découvre une nouvelle technique de négociation. De 16h à 23h30, vous abordez avec l’accord du chef de gouvernement tous les sujets posés sur la table, tout semble avancer normalement, et puis à 23h30, ils demandent une interruption car certains ont besoin de fumer une cigarette, disent-ils. 

Vous avez un pressentiment : bizarre, ils n’ont pas arrêté de fumer depuis 16h, mais que faire ? Bon, à 23h30, vous n’avez qu’une envie : que ce calvaire s’arrête, car demain vous devez être debout à 6h30. Ils reviennent aux alentours de minuit et là, au moment où vous pensiez qu’ils allaient signer, que nenni, ils vous ressortent un autre PV de 2007 (nous sommes en 2015), écrit sur une feuille d’écolier, signé par un de vos prédécesseurs et comprenant de nouvelles revendications. La réunion capote et c’est reparti pour un tour. 

 Selon une technique bien rodée, ils augmentent la pression en déclenchant une grève qu’ils avaient reportée. En fait, j’ai omis de signaler qu’ils ont toujours en poche un accord pour une grève qu’ils reportent chaque fois. Un fusil pointé sur vous en permanence. 

 La grève commence, les déclarations sur toutes les chaînes de radio s’enchaînent : le gouvernement n’a pas respecté ses engagements, le secteur est en grande souffrance, des couplets que nous entendons régulièrement. Ils ne sont pas faux, mais… 

La manifestation, toujours obligatoire lors d’une grève, est toujours prévue à 11h30. Deux cents ou trois cents personnes se rassemblent sous vos fenêtres, devant le ministère, scandent des slogans hostiles sur la dignité, l’honneur, le courage, la Palestine, insultent le ministre en personne et le gouvernement, puis se dispersent à l’heure du repas. 

Notons au passage que les grèves ont souvent lieu le jeudi et le vendredi. Une première grève, puis une deuxième 15 jours plus tard… Et puis, logiquement, vous donnez des instructions pour que les jours de grève ne doivent pas être payés… 

Et là, tout le monde, même votre staff, vous regarde avec des yeux grands ouverts : « Vous n’y pensez pas, Monsieur le ministre ! » Certains de votre staff s’empressent de le rapporter au syndicat par SMS alors qu’ils sont encore dans votre bureau. Impossible à appliquer, car sous le ciel de Tunisie, les jours de grève ont toujours été payés. C’est ainsi depuis toujours… l’administration était complice.

Bref, après avoir fait leur show et déclaré que la grève était réussie à 98 % et patati, les négociations repartent. Oubliées les injures et les insultes. On en était où déjà ? On est très proche d’un accord puisqu’on avait passé en revue 99 % des sujets et l’accord est tout prêt. 

Bon, alors on signe, OK, signons et prenons la photo et les embrassades d’usage. Mais alors, pourquoi ces trois semaines d’agitation, de grève, d’agression ? L’avant-dernière réunion dure en général 20 minutes. Car c’est toujours l’avant-dernière réunion, une prochaine réunion, un prochain mouvement est dans les tiroirs. 

Dans deux mois, le même scénario à l’identique est repris avec les mêmes acteurs. Peu importent les raisons, le vis-à-vis gouvernemental change souvent et le novice se fait toujours avoir. Entendons-nous : trois secteurs clés que sont l’enseignement, la santé et les transports souffrent, les retards accumulés sont colossaux, le rôle de l’UGTT n’est pas du tout le sujet, mais est-ce la bonne méthode pour sauver ce qui peut l’être des mains des prédateurs ? N’est-ce pas là la meilleure façon de les offrir sur un plateau à la marchandisation ? À méditer !

Laisser un commentaire

Comments (

0

)