Le 6 octobre prochain, les citoyens tunisiens seront appelés à élire leur président pour la période 2024-2029. Mais la question qui se pose aujourd’hui n’est pas seulement celle de savoir qui sera élu, mais surtout de savoir combien de Tunisiens se déplaceront pour voter. Le taux de participation, qui avoisinait déjà un pitoyable 11 % lors des trois dernières élections, pourrait-il à nouveau se maintenir à ce niveau, voire encore diminuer ? Cette désaffection pour un droit de vote pourtant chèrement acquis est symptomatique de la crise profonde que traverse la démocratie tunisienne.
Il y a des raisons sérieuses de craindre que ce scrutin soit un non-événement. Comment pourrait-il en être autrement dans un climat de terreur et d’oppression, où l’absence de liberté d’expression, l’absence d’institutions indépendantes, et la prolifération de candidats inaudibles ou compromis rendent toute élection crédible quasi impossible ?
Une démocratie sous respirateur artificiel
Les Tunisiens ne vivent plus dans l’illusion d’une démocratie en marche. Leur quotidien est marqué par la pénurie de biens essentiels, comme l’eau et l’électricité, par l’angoisse de l’inflation galopante et par l’humiliation des longues files d’attente pour accéder à des produits de première nécessité. La démocratie, qu’on leur avait promise en 2011 comme une conquête de la liberté, semble aujourd’hui reléguée aux oubliettes, une cause à attendre des jours meilleurs. Les promesses de prospérité, de justice sociale et de participation politique semblent plus lointaines que jamais.
Le discours officiel, en revanche, se polarise sur des accusations démagogiques et des menaces contre des boucs émissaires, souvent désignés comme responsables de la situation actuelle. Le président Kaïs Saïed lui-même, dans un communiqué du 19 août 2024, a dénoncé ceux qui tentent de « créer des crises » et a réaffirmé la souveraineté et l’indépendance de la Tunisie. Mais derrière ce discours martelé, que se cache-t-il réellement ? Si la liberté d’expression est la première victime de ce régime, la répression a atteint un niveau inouï, de plus en plus flagrant à l’approche du scrutin.
Un contexte politique délétère
Deux mois avant les élections, l’incertitude règne sur le paysage politique. Le Premier ministre Ahmed Hachani, un inconnu du grand public, a été limogé en pleine nuit, remplacé par un autre inconnu de la scène politique, Kamel Maddouri. Cette succession de changements en un temps record (le cinquième en cinq ans) montre bien la confusion totale qui règne à la tête du pays. Cette situation révèle également un manque de crédibilité du pouvoir, où les responsables politiques semblent relégués au rôle de figurants sans réel pouvoir décisionnel.
Face à cette instabilité, la concentration des pouvoirs entre les mains d’un seul homme, Kaïs Saïed, devient de plus en plus problématique. Il contrôle seul la rédaction de la Constitution, les décisions économiques, les décrets restrictifs de liberté, la nomination des membres de l’Instance Supérieure Indépendante pour les Élections (ISIE) et, plus largement, la définition des règles du jeu électoral. L’absence de contre-pouvoirs et d’une cour constitutionnelle indépendante ne laisse place qu’à une illusion de démocratie.
La répression : un instrument de contrôle politique
Depuis le coup de force du 25 juillet 2021, la répression s’est intensifiée de manière exponentielle. La lutte contre toute forme d’opposition est systématique : journalistes, hommes d’affaires, activistes et même simples citoyens exprimant des opinions dissidentes sont de plus en plus fréquemment emprisonnés, harcelés ou réduits au silence. Les lois répressives, telles que le décret n° 54, qui était censé lutter contre les « fausses informations », sont utilisées comme des instruments de répression pour bâillonner l’opposition.
Dans ce contexte, il est difficile de concevoir des élections libres et équitables. Le paysage politique est tellement verrouillé qu’il devient de plus en plus improbable qu’un véritable choix démocratique puisse s’exprimer. Les candidatures potentielles ont été évincées, emprisonnées, ou contraintes à l’exil. Parmi les 17 candidatures possibles, 14 ont été rejetées. Les candidats restants, souvent peu crédibles ou sous influence directe du pouvoir, sont les seuls à avoir été validés par l’ISIE, dont la partialité ne fait plus aucun doute. L’essence même de la démocratie se trouve ainsi pervertie : les élections sont réduites à une simple formalité, et non à un moment de choix politique sincère.
Une campagne électorale en trompe-l’œil
La campagne électorale qui débutera le 16 septembre 2024 est déjà marquée par des inégalités flagrantes. Le président Saïed, qui mène sa campagne depuis des mois avec une multiplication de déplacements médiatisés, semble vouloir imposer son discours sans débat réel, sans confrontation d’idées. Les autres candidats n’ont de facto que peu de temps pour se faire entendre : dix jours seulement après la décision finale du tribunal administratif, qui interviendra le 6 septembre, les candidats autorisés à participer à la campagne auront à peine le temps de préparer leur programme.
Le bilan du président Saïed, en matière d’économie, de santé, d’éducation, de culture et de gouvernance, est désastreux. L’économie tunisienne est en stagflation, avec des indicateurs économiques dans le rouge : l’inflation dépasse les 7 %, les investissements industriels sont au plus bas depuis deux décennies, et la dette publique atteint des niveaux records. Mais au lieu de reconnaître la gravité de la situation et de s’ouvrir à un débat contradictoire, Saïed préfère pointer du doigt des complotistes, des ennemis internes et des puissances étrangères responsables de la dégradation du pays. Cette logique de division et de stigmatisation empêche toute forme de dialogue constructif sur l’avenir du pays.
Les divisions internes et les promesses démagogiques
Saïed a promis de récupérer 13,5 milliards de dinars détournés par l’élite politique et économique. Une promesse qui relève de l’illusion, car personne ne sait d’où provient cette somme. Cette accusation vague contre les hauts fonctionnaires et les hommes d’affaires a fait le jeu de la division sociale, opposant la bonne société (le « peuple ») à une élite coupable. Le président semble avoir trouvé dans cette rhétorique un moyen de consolider son pouvoir, mais sans apporter de solutions concrètes aux problèmes qui minent le quotidien des Tunisiens.
Le dossier des Africains subsahariens a également exacerbé les tensions internes. Bien que la migration illégale soit un problème mondial, l’idéologie du président a alimenté des accusations délirantes sur un complot visant à changer la démographie du pays. Les chasses à l’homme, les violences et les drames humains qui en ont découlé ont plongé le pays dans une crise morale profonde.
L’avenir en suspens : l’élection du 6 octobre
Le 6 octobre, les Tunisiens seront donc confrontés à un choix difficile, voire décourageant. Le faible taux de participation qui se profile à l’horizon ne saurait être une simple conséquence de l’apathie citoyenne : il témoigne de l’échec d’un projet démocratique qui ne cesse de se déliter sous les coups de la répression, de la manipulation politique et de l’incapacité du pouvoir à résoudre les problèmes fondamentaux du pays.
Dans ce contexte, la participation à ces élections devra se faire en toute conscience, loin de tout engouement émotionnel. Elle devra s’appuyer sur un bilan objectif et des perspectives d’avenir crédibles, sans céder à la manipulation politique ni à la violence symbolique de ce régime. Il est plus que jamais temps que la Tunisie retrouve un chemin vers la démocratie, la justice et le respect des libertés fondamentales.
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