, ,

Élites tunisiennes : entre prédation et édification

Un choix décisif pour l’avenir de la nation

Dans les interstices de la Tunisie contemporaine se joue un drame silencieux mais fondamental : celui de la relation brisée entre les élites et le projet national. Ce n’est pas seulement une crise économique ou institutionnelle qui traverse le pays, mais une crise du sens, du devoir et de l’appartenance. L’épisode survenu lors de la visite présidentielle à l’hôpital de Zaghouan — où un infirmier, accablé par l’injustice et le mépris hiérarchique, en est venu à interroger son propre lien à la nation devant le chef de l’État — n’est pas un simple fait divers. Il est le symptôme d’une rupture profonde entre ceux qui dirigent, ceux qui servent et ceux qui subissent.

De l’élite fondatrice à l’élite désengagée

À l’aube de l’indépendance, dans les années 1950 et 1960, une génération d’hommes et de femmes, souvent issus de milieux modestes, a fait le choix de l’édification. Ils ont construit l’État tunisien avec des moyens limités mais une foi inébranlable dans l’éducation, le service public et l’ascension sociale par le mérite. L’élite de cette époque n’était pas définie par l’accumulation de privilèges, mais par une responsabilité : celle de servir un projet collectif plus grand que soi.

Cette élite fondatrice concevait le savoir comme un bien commun, la fonction publique comme un honneur et l’État comme une œuvre fragile à protéger. Elle savait que l’émancipation individuelle n’avait de sens que si elle s’inscrivait dans une émancipation collective.

L’élite héritière et la tentation de la prédation

Aujourd’hui, un renversement s’est opéré. L’élite éduquée — ingénieurs, médecins, avocats, hauts cadres — est majoritairement issue de cet héritage. Pourtant, au lieu de prolonger l’effort d’édification, une partie significative de cette élite s’en est détournée. Au moindre obstacle administratif, politique ou financier, elle déserte le service public pour se réfugier dans le secteur privé, souvent sans retour.

Ce mouvement n’est pas seulement un choix individuel rationnel ; il devient un phénomène social aux conséquences lourdes. En se retirant des institutions publiques, l’élite cesse de les habiter, de les améliorer et de les défendre. Elle rompt le pacte tacite qui liait ascension sociale et devoir national. Ce faisant, elle creuse un fossé entre les classes sociales : elle ne fréquente plus les mêmes écoles, les mêmes hôpitaux, les mêmes transports que le reste de la population.

Plus grave encore, certaines pratiques traduisent une véritable logique prédatrice : affectations partielles, contournement des obligations professionnelles, réseaux d’influence, stratégies d’évitement. Les faibles rémunérations de la fonction publique sont souvent invoquées pour justifier ces dérives, mais elles ne peuvent excuser la transformation d’une élite censée protéger le bien commun en une classe qui en vit tout en le dégradant.

La sécession silencieuse des élites

Cette élite ne se contente plus de quitter le service public : elle s’en sépare symboliquement. En scolarisant ses enfants dans des établissements privés, en se soignant exclusivement dans des cliniques privées, en évitant les espaces publics, elle organise une véritable sécession sociale. Elle vit dans une Tunisie parallèle, protégée des dysfonctionnements qu’elle contribue pourtant à perpétuer.

Ce retrait accélère mécaniquement la dégradation du service public. Moins il est fréquenté par les classes instruites et influentes, moins il est défendu politiquement, et plus il devient un service de second rang réservé aux plus vulnérables. Ainsi se met en place un cercle vicieux où l’élitisme nourrit l’exclusion, et l’exclusion justifie l’élitisme.

Refonder l’édification : éducation et responsabilité partagée

Face à cette dérive, la restauration d’un système éducatif public fort et exigeant apparaît comme une priorité absolue. L’école publique fut le creuset de l’élite fondatrice ; elle doit redevenir le lieu où se forge une conscience nationale commune. Corriger les inégalités d’accès à l’éducation et aux opportunités est la condition première du rétablissement de l’égalité des chances.

Par ailleurs, l’idée d’un service national réellement universel mérite d’être repensée. La défense de la nation — au sens large, qu’elle soit militaire, civile ou sociale — ne peut être l’apanage de certaines catégories. Elle doit redevenir une expérience partagée, un moment où les trajectoires individuelles se croisent et où se reconstruit le sentiment d’appartenance à une communauté de destin.

Une élite à réinventer

La Tunisie demeure, malgré ses fractures, un pays culturellement uni. La révolution de 2011 a mis à nu les ravages de décennies de dictature, mais elle a aussi révélé une aspiration profonde à la dignité, à la justice et à la participation. Le défi actuel n’est pas seulement de réformer les institutions, mais de réinventer l’élite elle-même.

Une élite édificatrice ne se définit ni par ses diplômes ni par son niveau de vie, mais par son sens de la responsabilité. Elle accepte de partager les contraintes qu’elle impose, d’habiter les institutions qu’elle dirige et de rendre des comptes à la société qui l’a formée. Transformer une élite prédatrice en une élite bâtisseuse n’est pas une utopie : c’est un choix politique et moral.

L’avenir de la Tunisie dépend de ce choix. Car aucune nation ne peut survivre longtemps lorsque ceux qui savent, qui peuvent et qui dirigent cessent de croire qu’ils doivent quelque chose au pays qui les a faits.

Laisser un commentaire

Comments (

0

)