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Réformer la formation médicale : une promesse ancienne, un impératif toujours actuel

Une lueur d’espoir traversa la scène médicale tunisienne le 30 septembre 2003, lors d’une journée de réflexion d’une importance stratégique tenue à la Cité des Sciences de Tunis. Organisée conjointement par les ministères de la Santé publique et de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique et technologique, cette rencontre se voulait bien davantage qu’un simple exercice académique : elle portait en elle la promesse d’une refondation profonde des études médicales en Tunisie.

Dès l’ouverture des travaux, le ministre de la Santé donna le ton en soulignant la nécessité impérieuse de préparer le corps médical et universitaire à la réforme imminente de l’assurance maladie. Derrière cette annonce se dessinait déjà une intuition juste : toute réforme du financement des soins est vouée à l’échec si elle n’est pas accompagnée d’une transformation des pratiques médicales et, en amont, de la formation des médecins.

Réunissant les plus hauts responsables des deux ministères, les doyens et enseignants des quatre facultés de médecine du pays, cette journée fut marquée par un rare moment de lucidité collective. Les débats s’appuyèrent sur le diagnostic sans complaisance dressé par une commission de travail, qui mit en évidence plusieurs dysfonctionnements structurels :

  • l’absence de coordination pédagogique entre les facultés de médecine ;
  • l’insuffisance de l’enseignement de la sémiologie, pourtant socle du raisonnement clinique ;
  • les limites de l’enseignement intégré tel qu’il était alors conçu ;
  • la faiblesse de l’encadrement clinique ;
  • la nécessité de réformer en profondeur l’externat et l’internat ;
  • la remise en question des modalités d’évaluation, notamment le recours excessif aux QCM ;
  • enfin, une formation de base jugée excessivement spécialisée, au détriment d’une vision globale du soin.
Former des médecins pour la réalité, non pour l’illusion hospitalière

Un constat s’imposa avec force : la vocation première des facultés de médecine est de former des médecins généralistes compétents, autonomes et ancrés dans la réalité sanitaire du pays. Or, l’enseignement dispensé semblait de plus en plus déconnecté des lieux où se joue l’essentiel de la médecine quotidienne : dispensaires, cabinets de médecine générale, services d’urgences.

La question, à la fois simple et vertigineuse, surgit alors : comment décloisonner le Centre hospitalier universitaire (CHU) et l’inscrire dans une vision systémique intégrant l’ensemble du dispositif de soins, y compris le secteur privé ? Car former exclusivement à l’hôpital, c’est préparer les étudiants à une médecine minoritaire, tout en les laissant démunis face à la réalité majoritaire du terrain.

La médecine générale, choix par défaut ou pilier du système ?

L’intervention d’une collègue médecin généraliste marqua durablement les esprits. Avec une lucidité douloureuse, elle rappela que, dans le système actuel, la médecine générale est trop souvent le produit de l’échec, et non d’un choix assumé. Après l’échec au résidanat et au terme de l’internat, nombre de jeunes médecins se retrouvent sans cap, accumulant diplômes et formations complémentaires sans réelle perspective professionnelle.

Plus grave encore, cette errance révèle un impensé fondamental : l’absence d’une véritable formation structurée au métier de généraliste. Le système fabrique ainsi des médecins brillants sur le plan académique, mais insuffisamment préparés à la complexité humaine, sociale et clinique de la pratique de première ligne.

Une introspection rare du monde universitaire

L’esprit qui domina cette journée du 30 septembre fut résolument constructif. Fait suffisamment rare pour être souligné, des enseignants universitaires osèrent interroger leur propre responsabilité. Comment accepter qu’une proportion significative des meilleurs bacheliers du pays, après cinq années d’études médicales et deux années d’internat, se retrouve dans une situation de précarité ou de désorientation professionnelle ?

Ce constat est d’autant plus amer que la qualité de la formation tunisienne des médecins spécialistes est régulièrement saluée à l’international. Ce paradoxe — excellence reconnue d’un côté, gâchis humain de l’autre — constitue une contradiction morale et institutionnelle difficilement justifiable.

Évaluer autrement pour penser mieux

Les débats mirent également en lumière les limites d’un système d’évaluation dominé par les questions à choix multiples. Si les QCM présentent des avantages logistiques, leur usage excessif a été unanimement critiqué pour leur effet appauvrissant sur la réflexion clinique. La médecine, rappelèrent plusieurs intervenants, est une science du doute raisonné, du récit, de l’interprétation. Réhabiliter l’écriture, l’argumentation et la synthèse apparaît dès lors comme une nécessité pédagogique.

Une réforme systémique ou un rendez-vous manqué

Loin de se limiter à des ajustements techniques, la réflexion engagée en 2003 se voulait globale, interrogeant la place de la médecine dans la société tunisienne et ses implications économiques et sociales. À l’approche de la réforme de l’assurance maladie, une question cruciale fut posée : le système universitaire est-il prêt à affronter la concurrence croissante des institutions privées ?

La proposition, audacieuse mais fondatrice, d’envisager les CHU avant tout comme des universités, et non comme de simples structures de soins, résume l’esprit de cette journée. Elle souligne l’ampleur des chantiers à ouvrir — urgemment, mais avec sérénité — si la Tunisie souhaite bâtir un système de santé cohérent, équitable et durable.

Avec le recul, cette journée apparaît comme un moment de vérité : une occasion rare où le diagnostic fut posé avec justesse. Reste la question, toujours ouverte, de la capacité collective à transformer cette lucidité en action.

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