« JE RECONNAIS EN TOUT HOMME MON COMPATRIOTE » 

Paris 05 Mars 2020

« Nos sociétés de confort ont oublié que la vie est une perturbation  permanente. Que vie et mort, santé et maladie, bonheur et misère  s’entrelacent sans que jamais la victoire des premières soit définitive sur  les secondes. » – Hélène L’Heuillet 

La crise Covid-19 m’a fait penser aux Amérindiens morts d’épidémies de  variole, de typhus, de grippe, de diphtérie, de peste, de coqueluche ou  de rougeole. La rencontre entre les Amérindiens et des virus et  bactéries, inconnues en Amérique, a tué 80 % d’entre eux. Le vieux  monde a lui aussi été disséminé par des épidémies de peste, de choléra,  de grippes sous toutes ses formes. Elles ont fait des ravages et modifié  la face du monde. 

« Faut-il nous remémorer l’hiver 1969-1970, quand le virus H3N2 tua 31  226 personnes en France… Cette pandémie meurtrière, surnommée «  grippe de Hong-Kong », fit un million de morts dans le monde… Les  réanimations débordaient de malades de 20, 30 ou 40 ans, qui arrivaient  suffoquant et cyanosés aux portes des hôpitaux. À Lyon, on entassait les  morts au fond des salles de réanimation sursaturées… » – Guy  Vallancien 

Des similitudes persistent, comme en 1919 lors de la pandémie de  grippe espagnole, nous ne disposons ni de vaccin ni de traitement pour  la Covid-19. Rien de nouveau sous le soleil, diront certains. Oui et non.  Le sentiment d’impuissance et de fragilité des humains face aux  malheurs est le même depuis des siècles, mais et c’est à mon sens la  plus grande source de frustration, nos sociétés pensaient être toutes  puissantes face à la maladie, d’avoir au moins maitrisé les maladies  infectieuses. Et voilà qu’un virus tue et chambarde l’ordre mondial,  menace les avancées démocratiques, sociologiques, économiques si  difficilement acquises ! 

Nos vies confortables sont menacées et nous sommes toujours  incapables de prédire l’avenir. 

En fait, ce n’est pas tout à fait vrai, depuis plusieurs années, nous  savons que la famille des coronavirus provoque et provoquera des 

épidémies répétées, mais la menace n’a pas été prise au sérieux. Il en  est de même pour certaines zoonoses et d’une façon plus globale  d’autres maladies humaines émergentes. 

Il est frappant de voir tous les dirigeants du monde confesser leurs  fautes vis à vis de la santé. Ils réalisent peut-être combien ils ont oublié  que le capital humain est le plus précieux. La Covid-19 a proliféré sur  trente ans d’abandon de la santé publique par les États, cela a été  reconnu dans toutes les langues par tous les responsables. Aujourd’hui  un crash sanitaire menace notre monde dans toutes ses composantes,  économiques, sociales, anthropologiques, aucun aspect de nos vies bien  réglées n’a été épargné. Nos politiques découvrent enfin que la santé est  un bien commun non réductible à la marchandisation. Ils ont laissé  proliférer dans la santé un secteur privé, qui a axé tous ses  investissements sur le curatif, et seulement le curatif le plus rentable.  L’industrie pharmaceutique a fait de même, elle ne s’intéresse qu’aux  maladies des riches. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) est au  bord de la banqueroute dans l’indifférence générale. Les Fonds et autres  structures proliféraient au détriment de l’agence onusienne. L’épidémie a souligné le rôle des soignants dans la société. Il  manquerait des dizaines de milliers de médecins et d’infirmières à travers le monde. Ceux qui sur le pont aujourd’hui se sont mobilisés et  sacrifiés, ils sont morts par centaines, des dizaines de milliers ont été  contaminés. La société reconnait en ce moment leur engagement, mais  il est fort probable que dans quelques mois, cela sera oublié et on  passera à autre chose. 

Autre erreur, commise par l’immense majorité des gouvernements à  travers le monde, a été de penser que la santé pouvait être l’affaire  exclusive d’un ministère et de professionnels de la santé. Lors de  l’exercice de mes anciennes fonctions en tant que directeur général de la  santé, puis ministre de la santé en Tunisie, j’ai pu mesurer l’isolement  des responsables de ce ministère, non seulement dans mon pays, mais  à travers le monde ; ce constat est largement partagé par ceux qui ont  exercé cette fonction. Il est de bon ton de dire que le ministère de la  santé n’est pas celui de la maladie ! Oui mais, le plus souvent une fois la  maladie installée, le professionnel de la santé ne peut que limiter les  dégâts et dans beaucoup de cas il n’a que sa bonne parole pour limiter 

les dégâts. De fait la bonne santé et ses déterminants dépendent  beaucoup plus d’autres secteurs (agriculture, industrie, jeunesse et  sport, éducation, écologie…) que celui de la santé. Rares sont les pays  qui mettent en place des mécanismes pérennes, qui permettent à un  ministère technique comme celui de la santé d’agir efficacement sur les  déterminants sociaux de la santé pour ne citer que cet aspect du  problème. L’épidémie Covid-19 illustre de façon caricaturale la  complexité de la prise en charge des problèmes de santé d’une  communauté, à l’échelle nationale ou internationale. Agir ne consiste pas  seulement à faire le bon diagnostic ou à prescrire des thérapeutiques.  Une fois sortis de la crise, nous devons évaluer l’impact de l’abandon de  la santé publique par les politiques, non pas pour juger mais pour éviter  les erreurs du passé. 

Le choc Covid 19 a fait surgir le meilleur et le pire chez les hommes  Nous réalisons tout d’un coup combien notre liberté est une articulation  entre intérêts particuliers, les nôtres et intérêts collectifs, ceux de nos  proches et plus encore, ceux des voisins, des pays limitrophes et  lointains. Nous découvrons que vulnérabilité individuelle et collective  sont intimement intriquées, Chinois, Burkinabés, ou Canadiens sont  concernés. Nous réalisons que notre autonomie se construit sur notre  dépendance aux autres. Notre vulnérabilité est mise à nu par notre forte  interdépendance. Nous apprenons aussi que si nous sommes tous  vulnérables, mais que nous n’avons pas pour autant les mêmes  fragilités. Une leçon d’humilité. 

Le confinement de milliards de personnes a donné une impression de fin  du monde, les supermarchés, les magasins d’alimentations ont été pris  d’assaut par des personnes soucieuses de faire des réserves de  nourriture. Il a été naïf de penser que le confinement est uniquement  physique, et que puisque nous sommes tous connectés donc nous  sommes tous égaux devant une telle mesure ! Ce n’est pas vrai.  L’impact du confinement social, économique, psychologique est  différemment vécu, peut-être avons-nous sous-estimé son impact sur les  plus faibles, les vulnérables ? Liberté sonne comme absence d’entraves  dans les pays du nord, pourtant leurs habitants, devant l’urgence  sanitaire acceptent plus facilement que leur liberté individuelle soit 

sacrifiée. Mais se cloitrer est pour beaucoup plus qu’une épreuve  physique ou psychologique, elle est aussi économique. C’est le cas pour  les plus pauvres d’entre nous. Dans nos sociétés dites orientales ou du  sud, où nous vivons les « uns sur les autres », où la communauté a plus  d’importance que l’individu, où règne une forme d’autoritarisme  patriarcal, nos sociétés ont beaucoup plus de mal à accepter les règles  d’éloignement social. Ici l’absence de démocratie, de transparence a  miné pour longtemps la confiance des citoyens dans leurs dirigeants. Le  confinement touche aussi des familles disséminées à travers le monde.  Elles vivent dans l’angoisse de l’atteinte d’un être aimé à l’autre bout de  la planète, du décès d’un parent. 

L’indiscutable devient sujet à controverses, des rites funéraires  ancestraux sont remis en question, des deuils impossibles. Le  confinement imposé par l’épidémie COVID 19 coronavirus accentue tous  les jours les inégalités sociales. Ce sont les plus vulnérables et en  particuliers les femmes et les enfants qui payent le prix fort. Les médias ne le disent pas assez. Les privilégiés ont fui dans leurs  résidences secondaires, ou se prélassent dans leurs jardins avec leurs  ordinateurs sur les genoux. Ils peuvent se permettre de faire du  télétravail, pas les travailleurs journaliers. Ils ne peuvent pas tenir 45  jours sans entrée d’argent. Il faut réaliser que ceux qui vivent à 7 ou 8  dans un deux pièces-cuisine, et de qui on exige un confinement strict de  45 jours ou plus, n’ont ni les ressources matérielles pour résister à la  crise, ni l’espace nécessaire pour vivre à 8 dans 30 m². La culpabilisation  au nom du civisme est injuste, et ce n’est pas la meilleure façon de  rétablir la confiance. La stigmatisation des écarts de conduite des autres,  des étrangers, mine la solidarité plus que jamais nécessaire en ces  moments.  

L’inaction imposée actuellement par le confinement nous fait prendre  conscience que l’humain vaut autrement que par ses actions ou les  profits qu’il génère. Il est humain et c’est ce qui fait sa valeur, sans  distinction de classe, de religion, de couleur de peau. Tous impuissants,  confinés, nous réalisons combien notre société de consommation est  malade.

Notre planète est malade de notre avidité de production. Nous sommes  malades de notre soif de profits, des injustices que nous côtoyons à  chaque instant sans les voir et même si les manifestations d’empathie,  de soutien, de mise en commun, créées par le confinement sont  réellement impressionnantes, elles ne seront jamais la solution à nos  dérives. Une des plus grandes injustices est peut-être celle faite à nos  anciens, les plus âgés. Ils payent le prix fort de la pandémie. La mort,  l’isolement, la peur… Non productifs, ils ont été les grands oubliés du  progrès. Soudainement on prend conscience à quel point notre société  néglige ses devoirs envers ceux qui l’ont servie. Pour eux tout est  problématique, leur déplacement, leur santé, leur cadre de vie. Comme  une image en miroir, de proches amis, brillants par ailleurs, pouvaient au  cours de la même semaine aller donner une conférence 30 minutes à  Tokyo, puis une autre de 30 minutes à Washington deux jours plus tard  et revenir le vendredi soir pour passer le week-end avec leurs enfants.  Est-ce raisonnable ? Quelle est cette société qui utilise ses énergies  fossiles sans discernement ? Brutalement nous réalisons la folie de nos  modes de vie actuels. Le profit, une mondialisation sans limite nous ont  entrainés dans une voie autodestructrice. 

Les images de la terre la nuit à partir d’un satellite m’ont toujours  interpellé. 

Elles nous montrent des villes illuminées toute la nuit. Des milliards de  voitures circulent jour et nuit, des embouteillages monstres sont  quotidiens de Lagos à Ho Chi Minh ville. Et en 2050 l’immense majorité  de la population mondiale vivra dans des villes. Des cités comme Tokyo  ou Delhi compteront plus de 30 millions d’habitants. Plusieurs dizaines  de villes compteront plus de 20 millions d’habitants. La croissance  anarchique des villes dans les pays pauvres est la plus inquiétante.  L’hygiène, la gestion des déchets, le non-respect des règles du cadastre  y sont la norme. Nous connaissons l’impact du logement sur les  humains. L’immense majorité des humains vivra dans des clapiers de 30  ou 40 étages. Le confinement pose en ce moment la question de  comment ont été pensés les espaces communs, les espaces de vie  personnels. Laissons aux conspirationnistes, négationnistes et autres  complotistes, les discours eschatologiques ! Ceux qui pensent détenir la  vérité absolue auront beau décliner sous toutes les formes leurs fonds  de commerce, la réalité leur revient à la figure comme un boomerang.

Le monde s’est trompé de modèle de développement. Apprendre à  construire un comportement collectif face aux défis qu’affrontent nos  sociétés sera l’un des acquis de cette période pour les sociétés  intelligentes. 

Car la Covid-19 n’est ni la première, ni la dernière menace que nous  aurons à affronter ensemble. 

Aujourd’hui ils ont beau fermer les frontières, la communauté de destin  de tous les humains s’impose comme une vérité première. La nécessité  de la cohésion sociale est plus que jamais évidente, mieux encore elle  prend une dimension transnationale. L’homme, animal social, réalise sa  dépendance par rapport à l’autre. Notre besoin de solidarité  internationale pour survivre est plus fort que jamais. 

Plus que jamais « Je reconnais en tout homme mon compatriote » ; la  première partie de l’affirmation de Montaigne n’a jamais été aussi vraie  depuis on a appris à connaître les peuples des civilisations différentes,  ce ne sont pas des barbares. 

La fermeture des frontières est d’actualité, mais qu’on le veuille ou non  devant le mal, les nations, les continents ne veulent plus rien dire. Nous  sommes tous sur la même barque. La souveraineté nationale sur  laquelle ont longtemps joué les nationalistes devient un concept caduc.  Celui qui fabriquera le premier le vaccin sera bien obligé de le partager.  L’information scientifique lors de l’épidémie Covid-19 est partagée en  temps réel. Cela donne une étrange impression de tension paradoxale.  À la fois une démondialisation et une mondialisation sont imposées par  les évènements. Le sentiment de communauté de destin de toute  l’humanité est très présent, nous ne sommes peut-être au début d’une  ère nouvelle ? 

À ce stade il est peut-être opportun de revenir sur cette réflexion de  Jacques Attali ; « L’Histoire nous apprend que l’humanité n’évolue  significativement que lorsqu’elle a vraiment peur. » Difficile de prévoir les  réactions des puissants à la sortie de la crise, probablement la nature  humaine reprendra le dessus, mais en tant que citoyens du monde, nous  savons que nous pouvons faire pression pour que rien ne soit plus  comme avant. 

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