Trois hommes. Trois parcours d’exception. Trois prénoms identiques. Trois vies brutalement interrompues.
Trois drames nationaux : Slim Chaker, Slim Ben Salah, Slim Meherzi.
Derrière chaque nom, des familles frappées au cœur, des proches sidérés, des collègues incrédules, un pays secoué.
Mais au-delà du deuil intime, une question s’impose à notre conscience collective : sommes‑nous suffisamment armés pour prévenir le mal qui les a frappés ?
Avons nous sérieusement pris en considération l’ampleur de ce mal ?
On invoquera la fatalité. On parlera de coïncidence tragique. On se rassurera en répétant que la mort frappe sans logique. Pourtant, la répétition de ces drames dans des circonstances similaires n’est plus un hasard : elle devient symbole, signal, une alerte nationale que nous persistons à ignorer.
Ces disparitions sont marquantes, mais elles ne sont pas seulement des drames individuels : elles révèlent une faille structurelle, notre incapacité chronique à faire de la prévention cardiovasculaire une priorité nationale. Nous savons diagnostiquer. Nous savons intervenir dans l’urgence. Nous savons opérer avec une technicité remarquable. Mais savons‑nous prévenir avec la même rigueur, la même volonté politique, la même constance ?
La cinquantaine constitue un tournant discret mais décisif. Socialement, elle incarne la maturité : responsabilités consolidées, reconnaissance acquise, stabilité construite. Biologiquement, elle ouvre un seuil plus silencieux : l’athérosclérose progresse depuis des années sans bruit, l’hypertension altère lentement les parois artérielles, le diabète fragilise les vaisseaux, les déséquilibres lipidiques s’installent, le surpoids s’ancre, le stress chronique accélère l’ensemble. Rien de spectaculaire, rien d’immédiatement alarmant : juste une mécanique lente, méthodique, implacable.
La mort subite n’est presque jamais un éclair dans un ciel serein. Elle est l’aboutissement d’une accumulation : tension insuffisamment contrôlée, sédentarité banalisée, tabagisme persistant, sommeil sacrifié, épuisement accepté comme norme. Elle naît souvent d’un « plus tard » répété, d’un bilan repoussé, d’un symptôme minimisé, d’un signal négligé.
Et pourtant les moyens existent. La cardiologie contemporaine dispose d’outils fiables : évaluation globale du risque, traitements précoces, suivi régulier, correction des facteurs modifiables. La prévention sauve des vies et nous l’oublions trop souvent. Elle est efficace, documentée, rationnelle. Mais elle demeure le parent pauvre de nos politiques publiques : moins visible que l’urgence, moins spectaculaire que l’intervention, moins valorisée que l’exploit technique. Elle exige du souffle, de la persévérance, et ses résultats ne sont pas immédiatement visibles, ce qui la rend politiquement moins séduisante mais humainement indispensable.
Chez les hommes, le risque cardiovasculaire est bien connu et paradoxalement sous‑estimé. À cinquante ans, beaucoup se sentent encore solides : la fatigue s’attribue au travail, les palpitations au stress, les douleurs atypiques sont négligées, l’essoufflement imputé à l’âge. Consulter paraît disproportionné. Une culture implicite valorise l’endurance silencieuse, la capacité à « tenir ». La prudence devient anxiété, la vigilance devient faiblesse.
Mais le cœur, lui, ne pardonne pas.
Limiter l’analyse aux hommes serait une erreur. Si le risque masculin est banalisé, le risque féminin demeure trop souvent invisibilisé. Longtemps, on a cru les femmes protégées par leurs hormones. Or, surtout après la ménopause, leur risque cardiovasculaire rejoint et parfois dépasse celui des hommes. Les symptômes atypiques restent insuffisamment reconnus : fatigue inhabituelle, nausées, douleurs diffuses, essoufflement. Les plaintes sont trop souvent attribuées à un profil psychologique particulier, un relent de misogynie. Le modèle classique de l’infarctus, douleur thoracique irradiant dans le bras gauche a laissé dans l’ombre d’autres réalités cliniques.
Cette sous‑reconnaissance constitue une nouvelle injustice faite aux femmes.
Un autre élément interpelle : deux de nos disparus étaient médecins. La connaissance n’immunise pas contre le déni. Les gardes répétées, les nuits fragmentées, la pression décisionnelle, la charge émotionnelle accumulée font de l’exercice médical un terrain à risque. Combien de soignants reportent indéfiniment leurs propres bilans ? Combien sacrifient leur santé au nom de leur mission ? La culture du dévouement peut se transformer en culture de l’oubli de soi. Ni la compétence ni la vocation ne suspendent les lois biologiques.
Derrière ces drames apparaît une négligence sanitaire indéfendable : considérer la prévention comme secondaire, individuelle, presque facultative. Or, passé cinquante ans, certains gestes devraient relever de l’évidence : contrôle régulier de la tension artérielle, bilans lipidiques et glycémique périodiques, évaluation pondérale, examens complémentaires selon le profil de risque, non comme une option laissée à la bonne volonté, mais comme une norme partagée.
Une incitation forte des autorités publiques, accompagnée de facilités matérielles d’accès est nécessaire. Un programme national de prévention des pathologies cardiovasculaires s’impose.
La responsabilité ne saurait peser uniquement sur les individus. Elle engage le système de santé, les décideurs publics, les institutions. Elle appelle des campagnes nationales ambitieuses, des bilans accessibles voire systématisés à partir d’un âge clé, et un suivi structuré des facteurs de risque.
Investir dans la prévention n’est ni une lubie hygiéniste ni un luxe budgétaire : c’est un choix éthique et économiquement rationnel. Chaque infarctus évité, c’est une hospitalisation lourde de moins, une invalidité prévenue, une famille préservée.
Si aujourd’hui ces drames résonnent avec une telle gravité, c’est parce qu’ils dévoilent nos retards, nos négligences, nos hésitations collectives. L’alerte est là : documentée, répétée, visible. Nul n’a le droit de dire qu’il ne savait pas. Le doute n’est plus permis. La question est de savoir si nous allons enfin agir sérieusement.
Prendre soin des cœurs n’est pas une option : c’est une obligation, un acte de lucidité, un geste de responsabilité.
Nos trois disparus appartenaient à une génération engagée, active, utile. Leur disparition brutale et précoce, au‑delà de l’émotion réelle et sincère, nous impose d’agir. À travers eux, nous pouvons mesurer ce que coûte à la nation la perte de citoyens utiles.
Honorer, Slim Chaker, Slim Ben Salah, Slim Meherzi, c’est mettre en place des programmes de dépistage et de prévention. Ainsi, même dans ces circonstances dramatiques, ils auront encore servi leur pays, comme ils l’ont fait tout au long de leur riche parcours.
C’est peut‑être la forme la plus simple et la plus urgente de notre devoir collectif.
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