La complicité médiatique

En dix minutes à peine, la journaliste Meriem Laribi a mis des mots sur ce que beaucoup ressentent confusément depuis des mois : cette colère sourde qui naît chaque soir devant les plateaux de télévision, cette souffrance qui, à force d’entendre les mêmes récits tronqués et les mêmes silences organisés, finit par se transformer en dégoût.

Depuis le début de la destruction de Gaza, une grande partie des médias dominants occidentaux ne s’est pas contentée de raconter la guerre : elle a contribué à fabriquer le récit qui la rendait acceptable.

Ils n’ont pas couvert le crime au sens journalistique du terme.
Ils l’ont couvert comme on couvre un crime pour en dissimuler les responsabilités.

En France particulièrement, cette faillite médiatique s’est structurée autour de trois mécanismes majeurs.

1. L’imposition du récit israélien

Dès le 7 octobre, un cadre narratif unique s’est imposé sur les plateaux de télévision et les grandes radios.

L’histoire commençait ce jour-là.
Tout ce qui précédait, occupation, colonisation, blocus, bombardements répétés, expansion des colonies, humiliations quotidiennes, disparaissait soudainement du champ du récit.

Le Hamas était réduit à une seule définition : une organisation terroriste islamiste.
Le massacre du 7 octobre devenait un acte antisémite pur, détaché de toute profondeur historique ou politique.
Israël, lui, « avait le droit de se défendre ».

À partir de là, tout était verrouillé.

Il ne s’agissait plus d’une guerre coloniale ni d’une situation d’occupation.
Seulement d’« une guerre entre Israël et le Hamas ».

Les dizaines de milliers de morts palestiniens devenaient des « dommages collatéraux ».
Leur nombre était immédiatement suspecté : « ce sont les chiffres du Hamas ».
Le massacre était relativisé avant même d’être montré.

Quant au mot « génocide », il devenait presque imprononçable dans l’espace audiovisuel français, alors même que des juristes internationaux, des ONG et des rapporteurs des Nations unies alertaient publiquement sur cette possibilité.

2. L’effacement des Palestiniens

Pendant des semaines, les Palestiniens ont quasiment disparu des écrans français autrement que sous forme de chiffres abstraits.

Pourtant, des enfants étaient tués ou mutilés chaque jour.
Des familles entières disparaissaient sous les décombres.
Des hôpitaux, des écoles, des camps de réfugiés étaient bombardés.

Et malgré cela, Gaza restait reléguée à quelques minutes marginales dans les journaux télévisés.

En revanche, les représentants officiels ou officieux de l’État israélien occupaient continuellement l’espace médiatique.

Des porte-parole militaires aux ambassadeurs israéliens, des ministres aux relais médiatiques de la Hasbara, la parole israélienne bénéficiait d’une omniprésence rarement contredite.

Le déséquilibre était écrasant.

Les représentants palestiniens, eux, étaient presque absents.
Même les responsables de l’Autorité palestinienne étaient marginalisés.

Quant aux journalistes palestiniens, ils étaient invisibilisés alors qu’ils étaient les seuls à documenter l’horreur depuis Gaza, Israël ayant interdit l’entrée du territoire aux journalistes étrangers.

Plus de trois cents journalistes palestiniens ont été tués depuis le début de la guerre.

Un chiffre qui aurait dû provoquer un séisme médiatique mondial, mais qui n’a suscité qu’une émotion fugace.

Comme si certains morts étaient plus dignes d’être racontés que d’autres.

3. L’interdiction de contextualiser

Le troisième verrouillage est peut-être le plus grave : l’interdiction implicite de rappeler la nature coloniale du conflit.

Contextualiser devenait suspect.
Expliquer revenait à justifier.

Rappeler qu’Israël est une puissance occupante au regard du droit international, qu’il existe un régime de colonisation et de ségrégation dénoncé par de nombreuses ONG internationales, suffisait à être accusé de « délégitimer Israël ».

La conséquence est immense : le public occidental reçoit un récit amputé de sa cause première.

L’histoire commence toujours lorsque des Israéliens meurent.
Jamais lorsque des Palestiniens vivent sous blocus, occupation ou bombardement.

Même les violations répétées des cessez-le-feu par Israël sont souvent traitées comme un simple bruit de fond, jusqu’au moment où une riposte adverse permet de réinitialiser le récit : « Israël se défend ».

Cette mécanique médiatique produit une inversion permanente des responsabilités.

Le dominant apparaît comme menacé.
Le colonisateur comme victime éternelle.
Le colonisé comme danger existentiel.

Une faillite du journalisme

Le journalisme cesse d’être du journalisme lorsqu’il abandonne sa mission fondamentale : informer en contextualisant.

Un fait sans contexte n’est pas une information ; c’est un outil de propagande.

Or, depuis le 7 octobre, une partie importante des médias occidentaux a adopté le principe inverse : contextualiser serait déjà excuser.

Cette logique est désastreuse.

Car refuser de nommer la réalité coloniale du conflit revient à effacer politiquement les Palestiniens eux-mêmes.

Taire cette réalité, c’est nier une partie essentielle du réel.

Le rôle du journalisme n’est pas de protéger un État d’un examen critique.
Il est d’examiner les faits, tous les faits, même lorsqu’ils dérangent les puissants.

Ce que nous avons vu depuis Gaza n’est donc pas seulement une catastrophe humaine.

C’est aussi une catastrophe médiatique.

Et cette complicité-là restera, elle aussi, dans l’Histoire.

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