La France n’a pas perdu l’Afrique. L’Afrique a cessé d’attendre la France

Il faut se méfier des généralisations lorsqu’on parle de l’Afrique.
Le continent n’est ni un bloc homogène ni une seule trajectoire politique. Entre le Sénégal, le Tchad, la Côte d’Ivoire, le Mali, le Niger, le Maroc, l’Algérie et la Tunisie les histoires, les régimes, les rapports à la France et les réalités sociales diffèrent profondément.

Mais il existe malgré tout, dans une grande partie de l’Afrique francophone, des vérités communes qui reviennent avec une régularité troublante.
Des blessures semblables.
Des mémoires partagées.
Et surtout une même fatigue historique face à une relation longtemps vécue comme déséquilibrée.

Pendant des décennies, une idée non avouée a structuré le rapport entre la France et une partie de l’Afrique francophone : l’Afrique avait besoin d’un tuteur.

Le vocabulaire changeait selon les époques.
On parlait autrefois de « mission civilisatrice ». Puis de « coopération », de « partenariat stratégique », de « stabilité régionale » ou plus récemment de « lutte contre le terrorisme ».

Mais derrière ces formulations successives persistait souvent la même conviction implicite : sans l’ancienne puissance coloniale, une partie du continent risquait le chaos.

Aujourd’hui, cette croyance se fissure.

Et ce qui se produit sous nos yeux n’est pas simplement un refroidissement diplomatique. C’est une rupture historique, psychologique et générationnelle.

Car la France n’a pas été soudainement « chassée » d’Afrique.
L’Afrique, progressivement, a cessé d’attendre la France.

La fin d’un imaginaire postcolonial

Pendant plus de soixante ans après les indépendances, les États africains étaient officiellement souverains. Mais beaucoup d’Africains ont continué à avoir le sentiment que les décisions essentielles, militaires, monétaires, diplomatiques ou économiques demeuraient encore influencées par des mécanismes hérités de la Françafrique.

Les réalités variaient d’un pays à l’autre. Certains États ont conservé des relations étroites et assumées avec Paris. D’autres ont cherché très tôt à s’en éloigner. Certains peuples ont vu la présence française comme une protection. D’autres comme une dépendance prolongée.

Mais partout revenaient les mêmes symboles :

Bases militaires.
Accords sécuritaires.
Influences politiques.
Dépendances économiques.
Monnaies arrimées.
Élites formées dans les mêmes circuits.
Dirigeants soutenus puis abandonnés selon les intérêts stratégiques du moment.

La domination coloniale avait officiellement pris fin.
Mais son architecture mentale, elle, survivait encore.

Pendant longtemps, cette situation a été tolérée faute d’alternative, parfois acceptée par certaines élites locales, souvent intériorisée comme une fatalité historique.

Puis une nouvelle génération est arrivée.

Une jeunesse urbaine, connectée, éduquée, politiquement consciente, parfois au chômage, souvent désabusée, mais beaucoup moins disposée à accepter les vieux récits.

Et cette génération a commencé à poser des questions que beaucoup évitaient jusque-là :

Pourquoi des pays aussi riches en ressources restent-ils aussi dépendants ?
Pourquoi l’insécurité progresse-t-elle malgré des décennies de présence militaire étrangère ?
Pourquoi les discours sur la démocratie s’accompagnent-ils si souvent d’ingérences, de mépris ou de doubles standards ?
Pourquoi l’Afrique devrait-elle encore recevoir des leçons de souveraineté de puissances qui ont longtemps organisé sa dépendance ?

Ces questions dépassent largement la France.
Elles touchent à une interrogation plus profonde : celle de la souveraineté africaine elle-même.

Le Sahel ou l’effondrement d’une promesse

Nulle part cette rupture n’a été aussi visible qu’au Sahel.

Lorsque la France intervient militairement au Mali en 2013, une grande partie de la population accueille l’opération avec soulagement. Beaucoup pensent alors que l’intervention permettra de stopper l’expansion djihadiste et de stabiliser durablement la région.

Il faut rappeler cette réalité, car l’histoire est plus complexe que les récits simplistes. La présence française n’a pas toujours été rejetée. Elle a parfois été souhaitée, soutenue, espérée.

Mais les années passent.

Et avec elles, les certitudes s’effondrent.

Les attaques continuent.
Les villages brûlent.
Les morts s’accumulent.
Les États se fragilisent.
Les armées nationales perdent en crédibilité.

Alors une question simple surgit : À quoi sert une présence militaire étrangère devenue permanente si, dix ans plus tard, l’insécurité progresse encore ?

À partir de là, les perceptions deviennent plus puissantes que les discours officiels.

Chaque maladresse diplomatique.
Chaque déclaration jugée arrogante.
Chaque posture paternaliste.
Chaque image de dirigeants africains publiquement sermonnés ou recadrés.

Tout cela réactive une mémoire beaucoup plus ancienne : celle de la domination coloniale.

Le problème n’était pas seulement militaire ou économique.
Il était aussi symbolique.

Une blessure de dignité

Le ressentiment anti-français ne naît pas uniquement des opérations militaires ou des accords économiques.

Il naît aussi d’une blessure plus profonde : le sentiment, chez beaucoup d’Africains, de ne jamais être considérés comme pleinement égaux.

Lorsque Nicolas Sarkozy déclarait à Dakar que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire », beaucoup n’ont pas entendu une simple maladresse rhétorique.

Ils ont entendu quelque chose de plus ancien et de plus violent : la survivance d’un imaginaire colonial où l’Afrique demeure perçue comme un continent immature, inachevé, incapable de produire seul sa propre trajectoire historique.

Et c’est précisément cet imaginaire que la nouvelle génération africaine rejette aujourd’hui.

Car l’Afrique contemporaine n’est plus celle des années 1960.

C’est le continent le plus jeune du monde.
Le centre des futurs grands bouleversements démographiques.
Un espace stratégique dans les batailles énergétiques, numériques, culturelles et géopolitiques du XXIe siècle.

Une Afrique qui crée.
Qui entreprend.
Qui débat.
Qui conteste.
Qui produit ses artistes, ses intellectuels, ses médias et ses récits.

Une Afrique qui ne veut plus seulement être observée.
Elle veut être écoutée.

La souveraineté ne se délègue pas

Cela ne signifie pas que tout ce qui remplace l’ancien système soit nécessairement meilleur.

Les réalités africaines restent complexes et parfois tragiques.

Les transitions militaires au Mali, au Burkina Faso ou au Niger n’ont pas résolu les crises structurelles.
Le terrorisme persiste.
Les économies restent fragiles.
Les libertés publiques reculent parfois.
Et certains nouveaux partenaires étrangers reproduisent, sous d’autres formes, parfois en pire, les mêmes logiques de dépendance.

Car remplacer une tutelle par une autre ne produit pas une souveraineté.

Et beaucoup de difficultés africaines trouvent aussi leurs racines à l’intérieur du continent : corruption, clientélisme, fragilité institutionnelle, confiscation du pouvoir, faiblesse des systèmes éducatifs ou économiques.

Refuser le paternalisme extérieur ne dispense donc pas d’une lucidité intérieure.

Mais malgré toutes ces contradictions, une transformation irréversible s’est produite : La peur psychologique de rompre avec l’ordre ancien s’est effondrée.

Et c’est peut-être cela le véritable tournant historique.

L’Afrique entre dans une période difficile mais décisive : celle où elle ne pourra plus attribuer son destin uniquement aux anciennes puissances coloniales.

Le futur du continent dépendra d’abord de sa propre capacité à construire des institutions solides, lutter contre la corruption, investir dans l’éducation, la recherche, la justice, l’industrie et la dignité collective.

Personne ne viendra sauver l’Afrique.

Ni Paris.
Ni Moscou.
Ni Pékin.
Ni Washington.

Cette vérité est dure.
Mais elle est peut-être le commencement réel de la souveraineté.

Le grand basculement

La question n’est donc plus : « La France a-t-elle perdu l’Afrique ? »

Cette formulation suppose encore que l’Afrique serait un territoire à posséder, à conserver ou à perdre.

Or c’est précisément cette logique qui est en train de mourir.

La vraie question est ailleurs : L’Afrique est-elle enfin prête à se penser elle-même sans attendre la validation d’un autre ?

Car aucun peuple ne devient libre simplement en changeant de partenaire dominant.

La liberté commence lorsqu’une génération décide que son destin ne sera plus écrit depuis une capitale étrangère.

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