Il faut reconnaître à Bruno Retailleau un talent que la République devrait songer à breveter : celui de faire entrer, en une seule séquence parlementaire, l’islam, l’Algérie, les mères voilées, les mineurs qui jeûnent et les étudiants africains dans une même phrase, le tout avec l’air grave de celui qui sauve la civilisation entre deux amendements.
Le mardi 5 mai, le Sénat a donc adopté une loi « visant à lutter contre l’entrisme islamiste ». L’intitulé est déjà un roman. Court, efficace, et surtout rassurant : il désigne un ennemi. Car une démocratie fatiguée a parfois besoin de simplifier ses peurs pour mieux les administrer.
On pourrait pourtant poser une question presque inconvenante : l’entrisme est-il monothéiste ? N’existe-t-il qu’en version islamique ou bien a-t-il, au fil de l’histoire, fréquenté d’autres salons, financiers, industriels, politiques sans jamais susciter une telle ferveur législative ? Mais ce serait compliquer le récit, et la complexité, en politique, est une faute de goût.
Le soupçon comme méthode
Tout commence, comme souvent, par un rapport. Un de ces documents « sensibles » qui dorment longtemps avant de se réveiller au moment opportun. Celui-ci évoque un islam « à bas bruit », formule admirable : elle dit tout et ne prouve rien. Elle installe une ambiance. Elle suggère plus qu’elle ne démontre. Bref, elle travaille.
Les chiffres, eux, sont moins coopératifs : quelques centaines d’individus, une influence marginale, en recul. Mais qu’importe. La statistique n’a jamais fait une bonne dramaturgie. Alors on élargit, on extrapole, on généralise. Le soupçon devient une politique publique.
Quand le concept devient identité
Peu à peu, l’« entrisme » change de nature. Ce n’est plus une stratégie, c’est une atmosphère. Puis une étiquette. Puis, finalement, une identité. On ne traque plus des actes, mais des appartenances. On ne sanctionne plus des infractions, mais des possibilités.
Dans ce théâtre, tout devient indice : une association, un engagement local, une visibilité religieuse. L’ennemi est d’autant plus redoutable qu’il est flou, et d’autant plus efficace qu’il est invisible.
Une invention vient enrichir ce lexique déjà généreux : « l’islamisme municipal ». Une formule élégante, qui permet de transformer des élus locaux, souvent issus des quartiers populaires, parfois musulmans, en menace institutionnelle. Ici, l’étiquette remplace la preuve. Elle est plus rapide et infiniment plus rentable.
La campagne dans la loi
À ce stade, une autre forme d’entrisme mérite d’être évoquée, avec toute la prudence que requiert l’époque : celle qui consiste à faire entrer la campagne électorale dans la loi.
Car la mécanique est impeccable : un rapport alarmiste, une séquence médiatique, des propositions spectaculaires, certaines inapplicables, donc parfaites. L’interdiction du jeune ou du voile pour les mineures ? Probablement inconstitutionnelle, mais politiquement précieuse. Dans ce théâtre, un amendement rejeté vaut parfois plus qu’un article adopté : il permet de jouer les courageux empêchés, les défenseurs entravés par ce détail agaçant qu’est l’État de droit.
L’Algérie, un amour déçu
Dans cette partition bien réglée, l’Algérie apparaît comme un personnage secondaire mais essentiel. Elle donne de la profondeur, une résonance historique, une tension dramatique. Peu importe la cohérence : ce qui compte, c’est le récit. Et le récit exige un dehors pour justifier un dedans.
Le détail qui trahit tout
Et puis il y a ce détail, presque pudique, presque technique : les visas étudiants.
C’est là que le texte cesse d’être une posture pour devenir une confession. Car enfin, la France s’est construite aussi grâce à ces circulations. Des générations d’étudiants venus d’Afrique et du Maghreb ont fréquenté ses universités, nourri ses laboratoires, ses administrations, parfois tenu ses hôpitaux ou même des ministères et des présidences de Républiques. Ils ont contribué à cette idée française, un peu mythique mais encore debout, d’un pays ouvert, intellectuel, universel.
Transformer cette histoire en suspicion, faire du visa un instrument de tri anxieux, imaginer l’étudiant étranger comme un risque potentiel, augmenter les frais d’inscription : ce n’est pas une politique. C’est un aveu. Celui d’un pays qui doute de lui-même.
Une République en décor
On nous dira et ce sera vrai que certaines formes de radicalité existent. Bien sûr qu’elles existent, et elles sont dangereuses, comme toutes les radicalités. Mais elles exigent du droit, de la précision, de la rigueur. Pas un mot-valise transformé en slogan. Pas une loi transformée en affiche.
Car ce texte ne comble aucun vide juridique. Il remplit un vide politique.
Il ne protège pas la République : il la met en scène.
Et dans cette mise en scène, tout est parfaitement distribué : un ennemi aux contours flous mais au visage familier ; une laïcité invoquée plus qu’elle n’est comprise ; des libertés publiques discrètement rognées au nom de leur propre défense.
Pendant ce temps, le réel, lui, n’attend pas son tour de parole. L’hôpital manque de médecins, souvent venus d’ailleurs, ironie tranquille. L’école improvise. L’économie compose. Le climat avance, indifférent aux débats sénatoriaux.
Mais la politique, elle, a trouvé mieux : un récit simple, efficace, mobilisateur.
Le véritable entrisme
Au fond, Bruno Retailleau a obtenu ce qu’il cherchait : un vote, une séquence, un marqueur. La République, elle, aura servi de décor, solide, disponible, toujours prête à être convoquée.
Quant à l’entrisme, il est peut-être bien là, en effet. Mais pas forcément là où on le désigne.
Il se niche dans cette capacité très contemporaine à faire entrer la stratégie dans le principe, le calcul dans la politique et la campagne dans la loi.
Celui-là est parfaitement réel. Mais curieusement, il ne semble toujours pas inquiéter le Sénat.
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