Je me souviens encore de cette ivresse fragile qui habitait les rues de Tunis. Elle n’avait rien d’un grand récit héroïque. C’était plus discret, presque intime : la sensation rare de respirer autrement.
Aujourd’hui, il reste autre chose. Une fatigue. Une lassitude qui ne crie pas, mais qui s’installe.
Le contraste est brutal. Les promesses d’hier n’ont pas seulement été trahies ; elles ont été lentement vidées de leur substance. Ce que nous vivons n’est pas qu’une crise économique ou politique. C’est plus insidieux : une architecture du vide.
Un vide qui ne s’impose pas par le silence, mais par une inflation de mots. « Le peuple », « la volonté », « la libération » répétés jusqu’à l’usure, jusqu’à ce qu’ils cessent d’être discutés. Ils deviennent un décor. Une atmosphère mentale. Et dans cette atmosphère, tout finit par paraître normal, même l’anormal.
C’est là que réside la mécanique la plus redoutable. Une communication efficace non pas parce qu’elle convainc, mais parce qu’elle échappe à toute prise. Le discours est confus, incohérent, parfois contradictoire et pourtant, il fonctionne. Parce que chacun y projette ce qu’il croit y comprendre. Pendant que les élites s’en amusent ou le caricaturent, elles passent à côté de l’essentiel : ce discours n’éclaire pas, il occupe.
Occuper, saturer, épuiser.
À force, même l’échec devient une ressource politique. Il ne scandalise plus. Il se recycle en preuve d’un complot, en justification d’une purge, en argument contre des ennemis désignés. Et l’on glisse ainsi, presque sans s’en rendre compte, vers un vide plus profond encore : institutionnel, économique, éthique.
Mais ce vide ne surgit pas de nulle part. Il s’enracine dans une mémoire longue.
Les Tunisiens n’ont pas seulement vécu sous des régimes autoritaires ; ils ont été formés à les penser. De la monarchie au protectorat, puis aux régimes postcoloniaux, une idée s’est installée : celle du pouvoir incarné, du chef providentiel, du père sévère mais bienveillant. Une décennie de transition démocratique, aussi intense soit-elle, ne pouvait effacer des siècles de sacralisation du pouvoir.
Le mythe du sauveur ne disparaît pas. Il se transforme.
Il renaît sous des formes nouvelles, nourri par la peur du chaos, la nostalgie de l’ordre et la fatigue démocratique. Ainsi se recompose la figure du « despote éclairé » : celui qui, au nom du salut collectif, pourrait suspendre les règles pour mieux les rétablir plus tard. Une illusion familière, rassurante même.
Dès lors, les contradictions deviennent acceptables. Certains refusent de voir la dérive autoritaire, même lorsqu’elle touche leur entourage. D’autres la reconnaissent, mais la justifient. La censure devient nécessaire. L’injustice, regrettable mais utile. Le glissement autoritaire, une étape transitoire. Comme si la liberté pouvait être suspendue au nom de sa propre sauvegarde.
Supposons un instant que cette promesse soit sincère. Supposons que la concentration des pouvoirs vise réellement à redresser le pays.
Que reste-t-il alors des faits ?
Depuis le tournant du 25 juillet 2021, les institutions ont été progressivement vidées de leur sens. La justice fragilisée, les contre-pouvoirs neutralisés, la parole publique appauvrie. Et pendant ce temps, la réalité sociale suit une trajectoire implacable : pénuries, inflation, chômage, dette, effondrement de l’investissement.
Le constat est sans appel : nous avons perdu des libertés sans gagner en stabilité.
Pire encore, la désillusion est devenue un instrument politique. Alimentée par des récits de complot, par la désignation constante d’ennemis intérieurs, elle empêche toute lecture lucide du réel. Comment débattre quand tout désaccord devient trahison ?
Dans ce climat, la fracture entre le langage et la réalité devient vertigineuse.
D’un côté, un discours officiel saturé de certitudes reprises par une partie de la population. De l’autre, une expérience quotidienne faite d’attentes, de pénuries, de chômage, d’inflation, d’inquiétudes et de débrouille. Entre les deux, presque plus de pont.
Et c’est peut-être là que réside la violence la plus profonde : dans cette dissociation. Dans cette impression de vivre dans deux pays parallèles.
Pendant ce temps, une autre rupture, plus silencieuse encore, se produit : celle de la jeunesse avec son propre pays.
Les jeunes ne protestent plus toujours. Ils partent.
Ils partent légalement, quand ils le peuvent. Illégalement, quand ils le doivent. Ils partent avec leurs diplômes, leurs compétences, leurs espoirs. Médecins, ingénieurs, chercheurs autant de forces vives qui choisissent l’incertitude ailleurs plutôt que la fatalité ici.
L’exil n’est plus une exception. Il devient un horizon.
Et avec lui, c’est une part de l’avenir qui s’érode.
Mais le vide ne s’arrête pas là. Il s’étend au lien social lui-même.
La division est devenue une méthode de gouvernement. Discours accusatoires, tensions entretenues, polarisation permanente : tout concourt à fragmenter la société. Ce qui faisait autrefois lien la Révolution, les moments d’unité nationale, les causes communes perd progressivement son sens.
La défiance remplace la solidarité. L’individualisme remplace l’élan collectif.
Une nation qui attend son sauveur est une nation qui abdique sa responsabilité.
Le problème n’est donc pas uniquement politique. Il est culturel. Il réside dans cette tentation récurrente de déléguer son destin à une figure providentielle, au lieu de le construire collectivement. Chaque désillusion nourrit un nouveau cycle d’aveuglement.
Et pourtant, tout n’est pas éteint.
Dans les interstices, quelque chose résiste encore. Dans les conversations à demi-mot, dans l’ironie, dans cette lucidité parfois amère mais intacte. Le Tunisien n’est pas dupe. Il est fatigué, oui. Mais pas absent.
C’est peut-être là que subsiste la seule possibilité de rupture.
Car la question n’est plus seulement de dénoncer. Elle est de comprendre ce qu’il faut briser : cette machine qui transforme le vide en récit, cette culture politique qui recycle sans cesse le mythe du sauveur, ces mécanismes qui rendent toute alternative suspecte.
Sinon, nous continuerons à habiter ce paradoxe : un pays qui parle sans cesse de souveraineté, mais qui a perdu prise sur lui-même ; un pouvoir qui prétend incarner le peuple, mais qui finit par l’effacer.
Le véritable danger n’est peut-être pas l’autoritarisme en soi. C’est cette lente accoutumance au vide. Cette manière de s’y habituer, jusqu’à ne plus le voir.
Car une révolution ne meurt pas seulement quand on en détruit les acquis. Elle meurt quand on cesse d’y croire.
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