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Le pouvoir d’achat en Tunisie : Révélateur immédiat des échecs à venir

Il y a des moment où le réel cesse de demander la permission, comme il y a des échecs immédiats et des échecs tardifs. 

Les premiers sont rapidement visibles et ne prennent même pas la peine d’attendre les analyses économiques pour s’imposer dans le quotidien des tunisiens, les pénuries, les files d’attente, les marchés et les fins de mois impossibles. 
Les seconds, plus douloureux, arrivent plus lentement, comme des héritages politiques dont personne ne veut mais que tout le monde finit par payer.
Les Tunisiens finiront par les payer un jour. Malheureusement, seuls certains le réalisent, d’autres les ignorent ou ne veulent pas les voir.  

Entre les deux, une certitude : les décisions erratiques, prises dans la précipitation, coupées du réel, non étudiées ont toujours une excellente mémoire et leurs conséquences finissent toujours par devenir une réalité douloureuse.
La fabrique des ennemis : quand l’économie devient un roman national
Face à la vie chère, il aurait été possible de corriger, d’ajuster, de comprendre et d’atténuer les conséquences de la hausse du prix du pétrole ou des années de sécheresse. Mais c’est une option manifestement trop simple. On lui a sciemment préféré la narration. À défaut de politique économique étudiée, une politique de personnages. Spéculateurs, réseaux occultes, conspirations de la faim. Une galerie très pratique : elle explique tout sans jamais rien résoudre.
La guerre contre la vie chère : beaucoup de bruit pour très peu de réalité
On a donc “déclaré la guerre”. 
Expression toujours rassurante, surtout quand elle ne produit pas de résultats mesurables. Descentes, contrôles, sanctions, communiqués triomphants. Le tout donnant l’impression d’un État en mouvement, alors qu’il s’agit surtout d’un système qui tourne en rond. Un bruit de fond qui camoufle les véritables intentions.
Résultat prévisible mais jamais reconnu : les circuits se désorganisent, les producteurs se retirent, et les prix montent avec une discipline presque ironique. Une guerre contre la vie chère qui réussit surtout à la rendre plus chère.
Le dinar : ce détail gênant qu’il est préférable de ne pas regarder trop longtemps

Il existe pourtant une variable obstinée, incapable de rentrer dans les récits officiels : la monnaie. Le dinar glisse, lentement mais sûrement, et avec lui toute la structure des prix.
Dans une économie largement dépendante des importations, c’est mécanique. Mais la mécanique a un défaut majeur : elle ne se prête pas aux discours politiques.
Alors on préfère parler d’autre chose. C’est plus confortable que de constater qu’une partie du problème n’est ni morale ni conspirative, mais simplement monétaire.
Salaires en hausse, pouvoir d’achat en baisse : l’art subtil de perdre en gagnant
Augmenter les salaires dans une économie qui ne produit pas plus suffisamment, c’est un peu comme remplir un seau percé en applaudissant le geste. Sur le papier, tout le monde gagne. Dans la réalité, tout le monde paie.
L’inflation fait le tri avec une efficacité silencieuse. Elle redistribue les augmentations avant même qu’elles ne soient dépensées.
Investir devient une excentricité, ne pas investir une prudence.
Dans un environnement où la règle change plus vite que les anticipations, l’investissement devient une forme de sport extrême. Peu de participants, beaucoup de risques, aucun encouragement.
Alors on observe logiquement ce que l’on a rendu possible : le retrait. Moins d’investissement, moins de croissance, plus de chômage. Et une économie qui apprend à survivre sans avenir.
La misère comme architecture parallèle parfaitement fonctionnelle

À force de s’installer, la précarité cesse d’être un accident. Elle devient une organisation. L’informel absorbe, les trafics et la corruption complètent, la débrouille structure.
Ce n’est plus une dérive, c’est un système parallèle qui fonctionne parce que l’officiel a cessé de le faire.
Le bruit politique contre la réalité économique : compétition perdue d’avance
Pendant ce temps, l’espace public est saturé. Les prisons se remplissent. Beaucoup de bruit, beaucoup de procédures, beaucoup de coupables.
C’est une stratégie simple : occuper l’attention pour éviter la comparaison avec la réalité. Mais la réalité, elle est cruelle. Le peuple a faim.
Et elle continue son travail discret : appauvrir les classes moyennes, élargir la précarité, installer une normalité nouvelle sans annonce officielle.
Ce que le réel finit toujours par imposer
Le réel a un défaut très gênant pour la communication politique : il persiste. Il traverse les discours, ignore les récits, et finit par s’imposer sous forme de prix, de salaires insuffisants et d’opportunités disparues.
Aucun storytelling ne résiste indéfiniment à une caisse vide.
Sortir du récit : les gestes simples que l’on repousse toujours
Revenir au réel ne demande pas de miracles, seulement des décisions moins confortables, étudiées et validées par des personnes compétentes, au-delà des slogans trompeurs.
Stabiliser les règles économiques pour rendre l’action prévisible. Redonner de l’air à la production au lieu de la contraindre jusqu’à l’asphyxie. Traiter sérieusement la question du dinar plutôt que de la contourner. Cibler les aides au lieu de les diluer. Réhabiliter l’investissement au lieu de le suspecter. Et intégrer progressivement l’informel au lieu de faire semblant qu’il n’existe pas.
Rien de spectaculaire. Rien de photogénique.
Mais tout ce qui, malheureusement, fonctionne.
Gouverner sans récit, enfin.
Car au fond, le problème n’est peut-être pas le manque de solutions. Mais l’excès de récits qui les remplacent.
On a trop longtemps confondu gouverner et manipuler l’opinion. 
La véritable innovation n’est certainement pas de réécrire l’histoire ou d’embellir le passé, mais de sortir de ce magma marécageux et de revenir à la réalité.

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