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Gouverner derrière les barreaux :

la solution de facilité

Chaque société possède ses monuments. Certaines élèvent des bibliothèques, des universités ou des laboratoires. D’autres construisent des prisons. Beaucoup de prisons.

En Tunisie, la prison fait partie de notre paysage mental autant que de notre paysage urbain. La prison civile du 9-Avril a disparu, remplacée par Mornaguia. Les murs sont tombés, les noms ont changé, mais l’institution demeure. Hier, on disait « le 9-Avril », aujourd’hui « Mornaguia », autrefois « Boufarda » ou, avec notre humour noir, « la maison de ta tante ». 

Cette familiarité est révélatrice : l’enfermement est un élément ordinaire de notre imaginaire collectif.

Pourtant, nous ne parlons des prisons qu’au gré des scandales, arrestations politiques, surpopulation carcérale, décès en détention, rapports d’organisations de défense des droits humains. Le débat porte alors sur les conditions de détention. 

Ces questions sont essentielles, mais elles en masquent une autre, plus fondamentale : d’où vient cette soif du tout carcéral ? 

La prison moderne n’a rien d’éternel. Pendant des siècles, on punissait sans enfermer durablement. À la fin du XVIIIe siècle, l’enfermement est présenté comme un progrès moral. En réalité, il inaugure une nouvelle manière d’exercer le pouvoir : non plus seulement punir, mais surveiller, classer, corriger et normaliser. Michel Foucault l’avait analysé avec une lucidité demeurée intacte : la prison ne naît pas du souci humaniste d’adoucir les peines, de réparation sociale, elle naît d’une ambition politique de gouverner les corps et de discipliner les âmes.

La Tunisie a hérité de cette histoire. 

Instrument de domination sous le protectorat, Bourguiba y voyait un outil de consolidation de l’État, elle a accueilli des criminels, mais aussi des opposants, des syndicalistes, des journalistes et tous ceux qui dérangeaient le pouvoir. Après 2011, les murs politiques se sont fissurés. Notre réflexe carcéral, lui, a largement survécu.

Aujourd’hui encore, la prison répond à des problèmes souvent sociaux, économiques et politiques avant d’être pénaux. Un jeune sans perspective sombre dans ce que le pouvoir en place définit comme délinquance. Un consommateur de cannabis est arrêté : prison. Une colère sociale déborde : prison. Un opposant au régime qui s’exprime : prison. Comme si enfermer était devenu la réponse automatique à tout ce que nous ne savons pas gérer.

Pourquoi ? Parce que la prison possède une immense vertu politique : elle donne l’impression d’agir, d’immédiateté, force. 

Elle rassure ceux qui assimilent l’autorité à la sévérité. Elle satisfait les partisans du tout-répressif. 

Mais cette efficacité est d’abord symbolique. Une prison peut neutraliser un individu ; elle ne répare ni une école défaillante, ni une économie qui exclut, ni une justice qui a perdu la confiance des citoyens et encore moins un projet de société.

Aucune société n’est devenue durablement plus sûre parce qu’elle emprisonnait davantage. 

Le tout-répressif ne supprime pas les problèmes ; il les déplace, les dissimule, les reporte. En éloignant derrière des murs ce que nous ne savons pas résoudre, nous achetons une tranquillité provisoire au prix de difficultés futures.

Nous préférons pourtant croire que le détenu est seul responsable de son destin. Cette croyance est confortable. Elle permet à la société de se déclarer innocente. 

Les prisons concentrent pourtant nos échecs collectifs : décrochage scolaire, exclusion économique, violences sociales, injustices institutionnelles, abandon politique. Elles sont moins le reflet de la criminalité que celui des échecs du régime en place.

Dans la Tunisie actuelle, la répression est souvent présentée comme une preuve de fermeté. Comme si gouverner consistait d’abord à punir. Mais l’autorité ne se mesure pas au nombre de prisons construites. Elle se mesure à la capacité d’un État à réduire les raisons qui conduisent ses citoyens devant les tribunaux. La prison n’est-elle pas en définitif que le reflet des échecs du régime ?

La véritable question n’est donc pas de savoir combien de prisons nous construirons demain. Elle est de savoir quelle Tunisie nous voulons bâtir pour en avoir de moins en moins besoin. Une école qui instruit, une justice qui inspire confiance, une économie qui offre des perspectives, des institutions crédibles, voilà ce qui protège durablement une société. Bien davantage que l’accumulation des barreaux.

Au fond, une prison n’est jamais seulement un bâtiment. C’est une philosophie politique. 

Elle révèle la manière dont un pouvoir s’exerce ?

Dis-moi qui tu emprisonnes.

Dis-moi combien tu emprisonnes.

Dis-moi pourquoi tu emprisonnes.

Et je te dirai quel pays tu es devenu.

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