Cisjordanie : tirer sur un enfant, et le regarder mourir

Sur la déshumanisation systématique des Palestiniens

Depuis janvier 2025, 54 enfants palestiniens ont été tués par l’armée israélienne en Cisjordanie occupée. Ce chiffre, documenté par l’ONG israélienne B’Tselem et corroboré par les Nations unies, n’est pas une statistique de guerre. C’est le bilan d’une politique.

Dans l’exercice de mon métier, il m’est arrivé à deux reprises de voir affluer des blessés par balles, lors de la révolte du pain en janvier 1984, puis pendant la Révolution de 2010-2011. Des trous d’entrée et des trous de sortie. Des litres de sang perdus. Des pressions artérielles qui s’effondrent. Des minutes qui séparent la vie de la mort. Je sais ce que fait une balle de fusil dans un thorax d’enfant. Je sais ce que signifie mourir faute de soins.

C’est avec ces images en tête que j’ai lu le rapport de B’Tselem. C’est avec elles que j’écris ces lignes depuis Paris, en tant que médecin, en tant qu’Arabe, en tant qu’homme.

Il est impossible de ne pas penser au livre de Nathan Thrall : Une journée dans la vie d’Abed Salama. À travers le drame d’un père palestinien dont le fils est victime d’un accident de bus près de Jérusalem, Thrall dévoile la perversité méthodique de l’occupation : les checkpoints, le mur, les infrastructures inégalitaires qui transforment un simple accident en catastrophe. Il expose aussi les fractures d’une société sous pression permanente, la résistance, mais aussi les compromis imposés par un système qui broie tout sur son passage. Thrall, ne décrit pas la violence par balle mais une architecture quotidienne de la ségrégation et de la domination dont sont victimes les Palestiniens.

Une routine meurtrière

Ils n’étaient pas des combattants. Leurs derniers gestes furent d’une banalité déchirante : un ballon, une clef, un pas vers le foyer familial.
Ils avaient 7 mois, 10 ans, 12 ans, 15 ans, 17 ans.
Ils ne portaient pas d’arme. Ils ne représentaient aucune menace identifiable. Ils sont morts d’une balle dans le torse, dans le dos, dans la tête et leur sang a coulé sur le bitume sans qu’aucune main ne vienne les secourir.

Le rapport de B’Tselem, dont les conclusions sont corroborées par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (OHCHR), documente ce que notre conscience collective peine à nommer : depuis janvier 2025, 54 enfants palestiniens ont été tués par l’armée israélienne en Cisjordanie occupée. Non pas dans le feu d’une bataille, mais dans la routine quotidienne d’une occupation militaire que les gouvernements israéliens successifs administrent depuis 1967.
Une occupation dont le commandant en chef en Cisjordanie, Avi Bluth, a lui-même résumé la logique présente dans des propos rapportés par Haaretz : « Nous tuons comme nous n’avons pas tué depuis 1967. »

Ce chiffre n’est pas une anomalie. La moyenne annuelle des enfants tués en Cisjordanie, qui oscillait autour de 13 entre 2005 et 2021, est passée à 87 depuis 2023. Parmi les plus de 1 100 Palestiniens tués par l’armée israélienne en Cisjordanie depuis le 7 octobre 2023, figurent 235 mineurs, un bilan comparable à celui de la seconde Intifada.
Avec une différence fondamentale : aucun mouvement d’insurrection similaire n’agite aujourd’hui la Cisjordanie, territoire administré en partie par l’Autorité palestinienne, farouche ennemie du Hamas. Ces enfants ne sont pas les victimes collatérales d’une guerre. Ils sont les victimes d’une politique.

Tirer, puis abandonner

Ce qui distingue ces meurtres, ce n’est pas seulement leur fréquence. C’est leur modalité. B’Tselem a identifié au moins 12 cas où des enfants grièvement blessés par balles ont été laissés sans soins, parfois pendant plusieurs dizaines de minutes, tandis que les soldats israéliens bloquaient l’accès aux ambulances et aux secouristes. Depuis le 7-Octobre, l’armée israélienne a empêché ou ralenti les secours à 240 reprises après avoir touché des Palestiniens. Tous sont morts de leurs blessures.
Je le dis en tant que médecin : une balle dans le thorax d’un enfant n’est pas toujours immédiatement mortelle. Ce qui tue, dans ces cas, c’est l’interdiction délibérée de soigner. Quand ces situations se répètent, 12 fois documentées, 240 cas recensés, il devient difficile de les attribuer à des erreurs individuelles. Ce que l’accumulation des faits laisse entrevoir, c’est moins la défaillance d’un soldat que le résultat d’un système. Un système qui se décide, qui se transmet, et qui se couvre.
Le 6 juin 2025, à Hébron, Sam Abou Haikal, un nourrisson de 7 mois, a été tué d’une balle alors qu’il se trouvait dans la voiture familiale.

L’armée a d’abord affirmé que le véhicule avait accéléré vers le soldat. Une vidéo de témoin a prouvé que c’était faux. « Le soldat était à 10 mètres. Il nous a vus, il a vu l’intérieur de la voiture, et il a tiré de sang-froid », témoigne son père. En mars, à Tammoun, quatre membres d’une même famille, dont deux enfants de 5 et 7 ans, ont été tués dans des circonstances analogues.« Le système ne se contente pas de soutenir les tireurs : il leur donne, de fait, un permis de tuer. » Yuli Novak, directrice exécutive de B’Tselem

La fabrique du permis de tuer

Que se passe-t-il dans la tête d’un homme qui tire sur un enfant qu’il voit devant lui ? Quelle dose de désensibilisation, de conditionnement, de rhétorique faut-il pour en arriver là ? Ce processus a un nom : la déshumanisation. Et elle ne commence pas par des balles, elle commence par des mots, des catégories, des représentations qui dissolvent l’humanité singulière de l’autre dans une abstraction menaçante.

L’armée israélienne utilise systématiquement le terme de « terroriste » pour qualifier ses victimes, quel que soit leur âge, quelles que soient les circonstances. « Chaque Palestinien est un terroriste jusqu’à preuve du contraire : c’est le paradigme de Tsahal », souligne Avner Weiman, directeur exécutif de Breaking The Silence, une ONG israélienne de témoignages de soldats. Ce paradigme produit des effets mesurables : sur les 54 enfants tués en 2025, seuls 2 portaient une arme à feu, 4 avaient lancé des engins explosifs improvisés, et 13 ont été abattus pour des jets de pierres. 21 autres n’étaient impliqués dans aucune confrontation.

Le deuxième mécanisme de cette machine est l’impunité. B’Tselem souligne que dans la grande majorité des cas, personne ne sera tenu responsable. L’armée israélienne ouvre parfois des enquêtes internes. La probabilité qu’elles aboutissent à une mise en cause effective d’un soldat avoisine 1,5 %. Cette absence de sanction n’est pas un oubli administratif. C’est un message envoyé au terrain : la vie d’un enfant palestinien n’a pas le même prix.

Des corps retenus en otage

La Cour suprême israélienne autorise l’armée à conserver les corps des Palestiniens tués pour les utiliser comme monnaie d’échange avec le Hamas. Fin avril 2025, 18 des 54 corps de mineurs tués depuis janvier étaient encore retenus. D’autres continuent d’affluer.
À Beit Ummar, Hani Awad peut voir depuis son salon l’endroit précis où son fils Reda, 15 ans, a été tué. Son corps a été emporté par l’armée, qui interdit toute cérémonie funèbre. « C’est une douleur sans nom, de ne pas pouvoir enterrer notre fils », confie-t-il.
Retenir le corps d’un enfant mort pour s’en faire une arme diplomatique ne relève plus seulement de la violation du droit international. Cela dit quelque chose de plus profond sur ce qu’une société a cessé de voir dans l’autre. Il faut avoir entièrement effacé l’humanité de ces familles pour leur infliger, par-dessus leur deuil, cette torture supplémentaire.

Ce que les chiffres ne disent pas

Les chiffres disent beaucoup. Ils ne disent pas tout. Ils ne disent pas la voix du père d’Ayman Taysir Al-Haymuni, 12 ans, abattu d’une balle dans le dos. Ils ne disent pas le visage de la mère de Sam Abou Haikal, photographiée serrant contre elle, dans une mosquée d’Hébron, le corps minuscule de son fils de 7 mois. Ils ne disent pas les nuits des frères et sœurs qui ont vu mourir, ni les questions sans réponse des enfants qui survivent.

Je suis médecin. Je vis à Paris. Je suis loin. Mais cette distance ne m’absout de rien. Parce que l’indifférence, elle aussi, est un choix. Parce que le silence des intellectuels, des soignants, des citoyens des démocraties occidentales face à une réalité documentée, vérifiée, répétée, ce silence est lui-même un acte politique.
B’Tselem est une organisation israélienne. Elle nous rappelle que la conscience critique existe en Israël, que cette réalité n’est pas une fatalité, qu’elle procède d’un choix et que les choix peuvent être défaits. Il faut nommer ces crimes pour ce qu’ils sont. Il faut exiger des comptes des États complices par leur soutien ou leur silence. Il faut briser, par les mots, ce que les balles ont commencé à construire.

Le processus de déshumanisation ne commence pas par des balles. Il commence par des mots, par des silences, par des regards qui cessent de voir l’autre comme son semblable. Il finit par des enfants morts, abandonnés sur le bitume, sans soins, sans dignité, sans justice.

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