La liberté, la laïcité et le droit d’exister

Ils parlent de vous sans vous écouter.

Ces hommes politiques, ces commentateurs et ces penseurs autoproclamés parlent de votre liberté comme si elle leur appartenait. Ils parlent de votre dignité comme si elle dépendait de leur approbation. Ils parlent de votre avenir comme si vous étiez incapables de le choisir.

Ils écrivent votre histoire à votre place, sans prendre la peine de vous entendre. Le verdict est rendu avant même que le procès ne commence.

Ils disent que vous êtes soumises. Ils disent que vous êtes prisonnières de traditions archaïques, victimes d’une religion, captives d’un patriarcat. Ils affirment que votre choix ne peut être qu’une conséquence de la peur ou de la contrainte.

La femme voilée est devenue l’objet de tous leurs fantasmes et craintes irrationnelles.

Ils invoquent la laïcité.

Mais quelle laïcité défendent-ils réellement ?

Car la laïcité, dans son principe le plus profond, n’est pas une machine à fabriquer des citoyens identiques. Elle n’est pas une injonction à effacer les différences visibles. Elle n’est pas une police des consciences.

La laïcité est d’abord une promesse : celle de permettre à chacun de croire ou de ne pas croire, de pratiquer ou de ne pas pratiquer, d’avoir une conviction ou de ne pas en avoir.

Elle protège l’État de l’emprise des religions.

Mais elle protège aussi les citoyens de l’emprise de l’État sur leurs consciences.

Elle n’exige pas que les individus abandonnent leurs convictions à la porte de la société. Elle exige seulement que nul ne puisse imposer les siennes aux autres.

Alors pourquoi votre voile est-il devenu, pour certains, le symbole absolu d’une menace au point de proposer un referendum sur le port du voile dans l’espace public ?

Ce choix vestimentaire est devenu l’eldorado où s’expriment sans limites le rejet de l’immigré, des arabes, de l’Islam. 

À leurs yeux, votre voile serait la preuve irréfutable de votre incapacité à vous intégrer. Un simple morceau de tissu suffirait à effacer votre intelligence, vos études, vos diplômes, votre profession, vos combats, vos rêves et votre personnalité.

Vous n’êtes plus une femme.

Vous devenez un symbole.

Un symbole auquel on attribue toutes les peurs, toutes les colères et toutes les fractures de notre époque.

Et les symboles ont cet étrange destin : on ne leur parle jamais, on parle d’eux.

Pourtant, qui êtes-vous vraiment ?

Vous êtes cette étudiante algérienne qui s’engage pour les libertés publiques. Cette magistrate tunisienne qui défend l’indépendance de la justice. Cette médecin irakienne qui a soigné les blessés au milieu des bombardements. Cette artiste libanaise qui fait dialoguer les couleurs quand les hommes préfèrent les armes.

Vous êtes aussi cette ingénieure, cette chercheuse, cette entrepreneuse, cette enseignante, cette sportive, cette mère de famille.

Des millions de femmes.

Des millions d’histoires.

Des millions de consciences.

Et pourtant, certains persistent à croire qu’un simple voile suffit à vous rendre toutes semblables.

Quelle étrange époque que la nôtre, où l’on célèbre la diversité tout en refusant parfois la diversité des choix.

Pourquoi cette obsession ?

Pourquoi cette incapacité à accepter qu’une femme puisse faire un choix que nous n’aurions pas fait nous-mêmes ?

L’essentialisation est une forme de renoncement à comprendre l’autre. Elle consiste à remplacer une personne par une étiquette. Elle refuse la complexité humaine parce qu’il est plus facile de juger une catégorie que de rencontrer un individu.

Aujourd’hui encore, certains réduisent les êtres humains à leur couleur de peau, à leur origine ou à leur religion.

Aujourd’hui encore, certaines femmes sont réduites à un vêtement.

Le mécanisme demeure le même : simplifier l’autre pour mieux le tenir à distance.

On entend souvent cette phrase : « Nous voulons vous libérer. »

Mais de quoi exactement ?

De vos choix ?

De votre conscience ?

De votre capacité à décider pour vous-mêmes ?

Il existe une contradiction que nos sociétés modernes doivent accepter de regarder en face.

Nous affirmons que chacun dispose librement de son corps. Nous défendons le droit de choisir son apparence, son style, ses engagements, son identité et son mode de vie. Nous considérons que l’individu doit être souverain dans ce qui relève de sa vie privée.

Mais lorsque certaines femmes choisissent un voile, cette souveraineté semble soudain devenir suspecte.

Leur choix ne serait plus un choix.

Leur liberté ne serait plus une liberté.

Comme si la liberté n’était valable qu’à condition qu’elle conduise aux décisions que nous considérons comme acceptables.

Je ne suis pas un militant du voile.

Personne dans ma famille ne le porte.

Je n’encourage personne à le porter.

Mais je refuse avec la même fermeté que l’on humilie une femme pour avoir décidé de le porter.

Car défendre la liberté uniquement lorsqu’elle correspond à nos propres valeurs n’est pas défendre la liberté.

C’est défendre une préférence.

Ce qui me révolte n’est pas le voile.

C’est l’injustice.

C’est cette suspicion permanente qui accompagne certaines femmes dans les universités, les administrations, les entreprises ou simplement dans l’espace public.

C’est cette obligation constante de démontrer qu’elles sont modernes, intégrées, intelligentes ou libres.

Comme si leur apparence était devenue une preuve à charge.

Comme si elles devaient constamment répondre d’un choix qui appartient à leur conscience.

Leur parole ne vaut pas moins que celle de ceux qui prétendent parler en leur nom.

Une démocratie digne de ce nom ne juge pas la valeur d’un citoyen à son apparence.

Elle ne trie pas les libertés entre celles qui seraient acceptables et celles qui seraient suspectes.

Une République forte n’a pas peur des différences.

Elle a peur de l’arbitraire.

Elle a peur de l’intolérance.

Et l’intolérance ne porte pas toujours un visage évident. Elle peut parfois se présenter sous les habits du progrès lorsqu’elle prétend imposer aux autres la manière correcte d’être libres.

Soyons lucides.

Derrière certaines campagnes visant les femmes voilées se trouve parfois autre chose qu’une simple réflexion sur l’égalité entre les femmes et les hommes. À force de désigner toujours les mêmes comme un problème, à force de les présenter comme étrangères aux valeurs communes, un climat de suspicion s’installe.

Les préjugés changent parfois de langage.

On ne parle plus d’origine.

On parle de culture.

On ne parle plus d’exclusion.

On parle de protection.

Les mots changent.

Mais la tentation de réduire l’autre demeure.

L’histoire nous enseigne pourtant une chose : les sociétés trouvent souvent de bonnes raisons pour limiter les libertés d’une minorité. Toujours au nom d’un idéal. Toujours au nom du bien commun. Toujours avec la conviction d’agir correctement.

Puis, avec le temps, les générations suivantes regardent ces périodes avec étonnement et demandent :

Comment avons-nous pu accepter cela ?

Je rêve d’une société où une femme ne serait ni valorisée ni condamnée pour un vêtement.

Une société où l’on jugerait les personnes sur leurs actes, leur conscience et leur humanité plutôt que sur leur apparence.

Une société où l’on cesserait enfin de considérer les femmes voilées comme une question à régler.

Parce qu’elles ne sont pas une question.

Elles sont des citoyennes.

Des étudiantes.

Des scientifiques.

Des artistes.

Des magistrates.

Des ouvrières.

Des mères.

Des filles.

Des voisines.

Des femmes.

Et avant toute chose : des êtres humains.

Le véritable courage n’est pas d’imposer aux autres notre définition de la liberté.

Le véritable courage est de défendre la liberté de ceux dont les choix nous dérangent.

Car une liberté qui ne protège que ceux qui nous ressemblent n’est pas une liberté.

C’est un privilège.

Et un principe n’a de valeur que lorsqu’il s’applique à tous.

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