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Ce que l’on ne laisse jamais à l’hôpital

Cinquante ans de médecine. Une grande partie d’une vie passée entre les blocs opératoires, les salles de réveil et les services d’anesthésie – réanimation.
On imagine souvent les anesthésistes-réanimateurs comme des techniciens du sommeil et du réveil, gardiens des constantes vitales, capables de refermer la porte du service en quittant l’hôpital et d’oublier leurs malades.

J’ai souvent souri en entendant cela. Car la vérité est tout autre.

Je n’ai jamais vraiment laissé mes patients à l’hôpital. Ils montaient avec moi dans la voiture. Ils s’invitaient à ma table. Ils revenaient, silencieux, au moment d’éteindre la lumière. Un visage. Une tension qui ne remontait pas. Une saturation qui chutait. Le regard d’une mère. Le silence d’un père. On croit rentrer chez soi. En réalité, une partie de l’hôpital rentre avec vous.

Qu’on ne s’y trompe pas : ma vie de médecin n’a pas été faite de drames. Elle a surtout été remplie de guérisons, de réveils heureux, de patients revenus des mois plus tard simplement pour dire merci. C’est cela qui donne un sens à ce métier.

Mais la mémoire est injuste. Elle oublie les jours heureux et conserve avec une précision implacable ceux où l’on s’est senti impuissant. Les nuits ne sont pas hantées par les succès, mais par ces malades pour lesquels nous avons tout tenté, tandis que leurs proches continuaient d’espérer alors que la médecine, elle, avait presque tout dit.

Il m’est arrivé de fermer la porte de mon bureau quelques minutes pour laisser passer l’émotion. Puis il fallait ressortir. D’autres patients attendaient. Des étudiants aussi. D’autres familles avaient besoin d’un médecin dont le visage ne laisse pas paraître le désespoir.

Nous apprenons très tôt à maîtriser nos émotions. C’est indispensable. Un médecin submergé par elles ne décide plus avec justesse. Mais personne ne nous apprend ce qu’elles deviennent une fois la journée terminée. Nous enseignons à nos étudiants la physiologie, la pharmacologie, les gestes d’urgence. Nous apprenons à sauver des vies. Nous leur parlons beaucoup moins de ce que l’on fait des échecs, des morts et des regards que l’on n’oubliera jamais.

Pendant longtemps, j’ai cru que cette angoisse silencieuse n’appartenait qu’à moi. J’ai fini par comprendre qu’elle était largement partagée. Chacun l’exprime ou pas. Les médecins en parlent peu. Par pudeur, par culture, parfois par peur d’être jugés fragiles. On plaisante beaucoup dans les services. On porte un masque, au sens propre comme au figuré. Puis, parfois, un confrère s’effondre. Et chacun se demande comment celui qui semblait le plus solide a pu vaciller sans que personne ne le voie.

Les études montrent aujourd’hui que les médecins paient un lourd tribut psychologique à leur métier. Derrière les statistiques, il y a des collègues, des amis, des familles. Nous avons longtemps entretenu l’illusion qu’un bon médecin ne doute pas, ne se fatigue pas, ne souffre pas. Comme si avoir choisi de soigner nous avait fait renoncer au droit d’être simplement des êtres humains.

On parle souvent de la « bonne distance ». Elle est nécessaire. Mais elle n’a jamais été l’indifférence. Après un demi-siècle de métier, je ne sais toujours pas annoncer une mauvaise nouvelle sans être atteint moi-même. Et je m’en réjouis presque. Le jour où la souffrance des autres ne me toucherait plus serait peut-être celui où je devrais arrêter d’exercer.

Au fil des années, j’ai compris que guérir est notre ambition, mais pas toujours notre pouvoir. En revanche, prendre soin ne devrait jamais connaître d’interruption. C’est l’essentiel de notre mission, c’est moins glorieux que les avancées scientifiques et médicales mais c’est là que réside la noblesse de notre métier. Lorsque la guérison devient impossible, il reste une présence, une parole, un regard, une main tendue.
Nous continuons à prendre soin du malade, mais aussi de ceux qui l’aiment. C’est un travail exigeant, qui suppose d’accepter nos limites sans jamais confondre l’impuissance avec l’abandon.

À l’heure où l’intelligence artificielle transformera profondément la médecine, elle nous aidera sans doute à ne pas douter de notre rôle dans la société. Toutes les découvertes ne remplaceront jamais ce qui fait le cœur de notre métier : prendre soin. Guérir lorsque nous le pouvons. Prendre soin, toujours.

Cinquante ans de médecine m’ont appris que la véritable mesure d’un médecin ne réside pas seulement dans les vies qu’il sauve, mais dans sa capacité à ne jamais abandonner un être humain. C’est peut-être cela que je n’ai jamais laissé à l’hôpital.

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