, ,

Quand les heures sombres auront passé

L’histoire n’est qu’un même rythme obstiné dont seuls les accessoires changent. Les époques ne diffèrent ni par leur essence ni par leurs tragédies, mais par le décor dans lequel elles jouent leur incompréhensible partition.

Bourguiba, Ben Ali, et ce troisième acte qui se joue aujourd’hui : les noms changent, l’appareil répressif demeure.

Les siècles se succèdent, les drapeaux remplacent les étendards ; les passions humaines, elles, ne vieillissent jamais. Partout, la veulerie s’invite au banquet des nations. Elle emprunte tour à tour les traits du fonctionnaire zélé, du penseur stipendié, du transfuge qui vend d’abord sa parole, puis sa terre et, enfin, son honneur.

La fête et l’absurde

Il est pourtant, dans notre actualité tunisienne, un absurde d’une nature singulière. Camus écrivait que l’absurde naît de la confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. Ici, il surgit d’une confrontation plus cruelle encore : celle d’un pays où l’on emprisonne le secrétaire général d’un parti pour s’être exprimé, un autre pour avoir simplement omis de payer une contravention.

Pendant ce temps-là, les scènes s’illuminent de Carthage à Dougga, d’El Jem aux festivals de l’été, tandis que la musique couvre le fracas des verrous. Drôle d’époque.

À la veille d’un 25 juillet, on amnistie des milliers de détenus de droit commun dans une mise en scène de clémence ; dans le même souffle, on tait les noms de vénérables politiciens de quatre-vingts ans et plus que l’on maintient derrière les barreaux pour délit d’opinion. La grâce s’offre au regard ; la persécution se pratique à voix basse. Une même main tient les deux registres. C’est là que réside l’absurde : non dans l’absence de sens, mais dans un pouvoir qui exhibe sa propre contradiction avec une sérénité presque désarmante.

Le silence des hommes droits

Face à cette mécanique, l’homme intègre voit, écoute et choisit souvent le retrait. On l’accuse injustement de lâcheté ; on transforme son silence en complicité. Pourtant, il n’est bien souvent qu’un veilleur lucide, conscient que les paroles livrées aux hyènes ne servent qu’à nourrir leur appétit.

Beaucoup ne se taisent pas par peur, mais pour épargner à leurs épouses, à leurs enfants et à leurs parents les longues attentes, trois fois par semaine, devant les portes de la prison civile de Mornaguia, quand ce n’est pas devant celles d’un établissement situé à deux cents kilomètres de leur domicile.

Ce silence n’est pas une capitulation. Il est une discipline intérieure, presque une ascèse. Il consiste à préserver la dignité lorsque le vacarme ne récompense que les imposteurs, à conserver intacte la parole jusqu’au jour où elle pourra de nouveau éclairer le réel plutôt que grossir le tumulte.

La révolte comme nécessité

Mais aucune oppression ne prospère éternellement. Camus l’avait compris : la révolte ne naît pas d’une doctrine ; elle naît d’une limite. Elle apparaît lorsque l’homme prononce enfin ce « non » qui ne défend pas une idéologie, mais une part irréductible de lui-même que nul pouvoir ne peut légitimement abolir.

Le trop-plein de souffrance, l’accumulation des humiliations et l’asphyxie des espérances deviennent peu à peu une force plus puissante que tous les discours. Les révolutions ne sont pas d’abord des constructions intellectuelles ; elles sont l’épuisement d’un ordre devenu moralement irrespirable. L’injustice, lorsqu’elle s’accumule sans mesure, finit toujours par produire sa propre négation.

Dans cette lente alchimie, la patience des humbles devient une réserve d’énergie, une poudre silencieuse qui n’attend plus que son étincelle, celle qu’aucun procès pour complot, qu’aucune cérémonie officielle, qu’aucun festival savamment orchestré ne saurait différer indéfiniment.

La chute des imposteurs

Lorsque cette étincelle paraît, il ne s’agit déjà plus d’une simple révolte : c’est une résurrection. Les félons, ces colosses d’apparat aux pieds d’argile, s’effondrent sous le poids de leurs propres mensonges. Les profiteurs, grotesques dans leur arrogance, disparaissent dans les fissures de l’histoire qu’ils croyaient avoir domestiquée. Les prudents de circonstance découvrent qu’il est des heures où la neutralité devient elle-même un jugement.

Alors apparaît une vérité que tous les régimes finissent par apprendre trop tard : la peur ne fonde jamais durablement une autorité. Ce que la force semblait avoir consolidé révèle soudain sa fragilité. Les procès exemplaires, les grâces distribuées en spectacle, les fêtes nationales elles-mêmes n’étaient que les décors d’un théâtre dont le public avait déjà quitté la salle.

L’accomplissement de la patrie

Alors, dans l’incandescence de ce grand renversement, la patrie ne renaît pas, elle n’a jamais cessé d’exister : elle s’accomplit. Elle cesse d’être une promesse pour redevenir une évidence.

Les hommes passent ; les régimes s’effacent comme des châteaux de sable ; la Tunisie, elle, demeure, plus ancienne que les ambitions qui prétendent la posséder, plus vaste que les intérêts qui cherchent à la réduire.

Ce qui semblait perdu retrouve sa nécessité ; ce qui paraissait impossible redevient naturel. Les cellules s’ouvrent, non par une grâce concédée d’en haut, mais par une justice reconquise d’en bas. Et lorsque la fureur se retire enfin pour laisser place au silence des tombeaux, il ne subsiste plus qu’un souffle, celui d’un commencement retrouvé.

Les dictatures passent. Les tyrannies se succèdent. Les traîtres changent de visage ; les constitutions, d’articles.

Mais une nation véritable traverse toutes les saisons de son malheur.

Le temps des félons n’est jamais que l’instant dérisoire d’un battement de cils dans la longue respiration d’une patrie qui, elle, ne consent jamais à mourir.

Laisser un commentaire

Comments (

0

)