L’antisémitisme est un fléau ancien. Il a ses pogroms, ses lois de Nuremberg, ses chambres à gaz, sa lèpre séculaire, pour reprendre l’image de Jules Isaac, l’une des plus justes qu’on ait trouvées à ce mal. Il faut le dire sans trembler et sans céder un pouce : ce fléau existe encore, il tue encore, et il faut le combattre sans relâche. Mais un mot qu’on brandit à toute occasion finit par perdre son tranchant. Et c’est précisément ce qui est en train de lui arriver.
Depuis que l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste a adopté, en 2016, une définition de travail de l’antisémitisme assortie d’exemples qui assimilent la critique de la politique israélienne à la haine des Juifs, la confusion s’est installée au cœur même du dispositif censé protéger les Juifs. L’ironie est amère : Kenneth Stern, l’un des principaux rédacteurs de cette définition, a lui-même averti qu’elle était détournée pour délégitimer toute critique d’Israël. Près de quatre cents universitaires, parmi lesquels des spécialistes reconnus de la Shoah et de l’antisémitisme, ont jugé nécessaire, en 2021, de proposer une alternative plus rigoureuse : la Déclaration de Jérusalem. En 2024, la rapporteuse spéciale de l’ONU sur la liberté d’expression a estimé que la définition de l’IHRA, telle qu’elle est utilisée, portait atteinte à cette liberté. Et en France même, une proposition de loi qui entendait durcir l’arsenal pénal en s’appuyant sur cette logique a dû être retirée en 2026, tant elle risquait de transformer en délit l’expression d’une position politique sur la Palestine.
Que le lecteur m’entende bien : je ne dis pas que la critique d’Israël ne recouvre jamais d’antisémitisme. Elle le peut, et il faut alors le nommer sans détour. Je dis que l’inflation de l’accusation, sa disponibilité permanente, son usage comme arme de dissuasion contre quiconque s’indigne d’une politique, produit l’effet inverse de celui qu’on prétend rechercher. Un mot qu’on emploie pour tout finit par ne plus rien désigner. Et le jour où l’antisémitisme réel resurgira, car il resurgit, il n’a jamais cessé, on aura, à force de fausses alertes, épuisé la vigilance qu’on prétendait entretenir. C’est le paradoxe du berger qui crie trop souvent au loup : le vrai loup, lui, ne prévient pas.
L’autre versant de cette même logique est plus silencieux, mais tout aussi dévastateur. Il consiste à traiter un peuple entier, les Palestiniens, comme une masse indistincte de terroristes en puissance, coupable par avance et collectivement de tout ce que commettent quelques-uns en son nom. Cette généralisation ne résiste à aucun examen sérieux. Un peuple sous occupation, privé de souveraineté, de libre circulation, de perspective politique, qui se bat pour des droits que le droit international lui reconnaît, n’est pas réductible aux actes de ceux qui, en son sein, choisissent la violence armée. Confondre la légitimité d’une lutte contre l’occupation et l’approbation d’actes de guerre contre des civils est une double faute : intellectuelle, parce qu’elle mélange deux plans qui n’ont pas à l’être ; morale, parce qu’elle prive un peuple entier du droit d’être jugé pour ce qu’il fait, et non pour ce qu’on projette sur lui.
Et pendant qu’on discute des mots, les faits continuent de s’écrire dans la chair. Le cessez-le-feu du 10 octobre 2025 devait clore un cycle de destruction sans précédent dans l’histoire récente de la région. Il n’a rien clos du tout. Neuf mois plus tard, plus de mille Palestiniens ont été tués par l’armée israélienne malgré la trêve officielle, enfants, soignants, humanitaires compris, selon les décomptes concordants du ministère de la Santé de Gaza et du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, qui parle d’une population privée de toute sécurité, où l’on meurt encore sous les tentes, sous les balles, de faim ou de maladie. Une commission d’enquête des Nations unies a conclu, en 2025, à l’existence d’un génocide. Voilà ce que recouvre, pour près de six millions d’êtres humains, l’accusation permanente et indifférenciée de terrorisme : une déshumanisation qui rend leur mort statistique et leur survie suspecte.
Il n’y a pas de hiérarchie légitime entre ces deux dénis. Banaliser l’antisémitisme en le brandissant à tout propos, et banaliser le sort d’un peuple entier en le réduisant à ses bourreaux supposés, procèdent du même geste : celui qui refuse de regarder l’autre comme un individu, et préfère la commodité de la catégorie. La lucidité, ici, n’est ni de gauche ni de droite, ni pro-israélienne ni pro-palestinienne. Elle consiste simplement à refuser les deux amalgames à la fois, parce que céder à l’un pour mieux dénoncer l’autre, c’est déjà avoir perdu la boussole qui devrait nous guider : celle qui distingue toujours, envers et contre les fatigues du moment, l’individu de la foule qu’on lui fait porter.
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