,

Tunisie, saison deux : la dramaturgie contre le pays réel

Il faut lui reconnaître un talent rare : peu d’hommes politiques savent transformer le réel en fiction avec une telle virtuosité. Le Président possède ce don singulier de métamorphoser une pénurie en épopée, une paralysie administrative en vaste conspiration, et l’absence de résultats en preuve irréfutable d’un encerclement hostile.

C’est un art.

Là où certains construisent des infrastructures, réforment une administration ou restaurent la confiance des investisseurs, lui construit des récits. Le récit présente d’ailleurs un avantage considérable : il ne coûte rien, n’exige aucun appel d’offres, ne connaît ni retard de chantier ni dépassement de budget. Son seul ennemi est le temps.

Le scénario, lui, ne change jamais.

Une Tunisie assiégée. Des forces obscures. Des traîtres de l’intérieur. Des puissances étrangères. Des mains invisibles. Et, au centre de cette fresque, un homme seul, dressé contre tous, armé de sa parole et d’une liste d’ennemis qui s’allonge au rythme des difficultés.

Mais un pays ne vit pas de dramaturgie.

Vient toujours le moment où le citoyen pose la seule question qui compte : Très bien. Mais qu’est-ce qui a réellement changé ?

Car le peuple n’est pas une figuration convoquée pour remplir le décor. Ce n’est pas un chœur antique chargé d’applaudir chaque réplique. Il travaille, il attend, il compare. Et surtout, il comprend souvent bien avant ceux qui gouvernent que la mise en scène ne remplace jamais l’action.

Il sait reconnaître la différence entre un homme d’État et un dramaturge.

L’un affronte les problèmes ; l’autre leur écrit un scénario.

L’un accepte la complexité ; l’autre préfère les coupables.

L’un gouverne avec des réformes ; l’autre avec des symboles.

L’un demande des efforts ; l’autre réclame la foi.

Or la foi coûte infiniment moins cher que le travail.

Cette mécanique trouve toujours son public. Il est plus rassurant d’imaginer un ennemi invisible que de regarder en face les défaillances bien réelles. Le complot offre une explication immédiate ; la réforme impose des responsabilités. L’un procure du réconfort, l’autre exige du courage.

Le complot est souvent le dernier refuge des gouvernements qui n’ont plus de bilan à présenter.

Mais le monde, lui, ne fonctionne pas selon les lois du théâtre.

Les investisseurs, les banques, les partenaires internationaux ont une habitude fâcheuse : ils lisent les indicateurs avant les discours. Ils observent la stabilité des institutions, la sécurité juridique, la qualité de la gouvernance, les perspectives de croissance. Un discours enflammé ne construit pas une usine. Une harangue ne crée pas un emploi. On n’investit pas dans un pays parce que son récit est émouvant ; on y investit parce qu’on croit en son avenir.

Le capital ne possède aucun sens du romanesque.

Il ne tombe pas amoureux des slogans.

Il exige des garanties.

C’est là, peut-être, le véritable drame tunisien : un peuple talentueux, une histoire exceptionnelle, des ressources humaines remarquables, mais une propension récurrente à consacrer davantage d’énergie à expliquer l’échec qu’à préparer la réussite.

La Tunisie ne s’appauvrit pas parce qu’une coalition mondiale aurait décidé sa perte. Elle s’appauvrit chaque fois que l’explication remplace la décision, que le récit supplante la réforme et que l’incantation tient lieu de politique publique.

Les grandes puissances n’ont ni le temps ni l’intérêt de conspirer contre les pays qui s’immobilisent d’eux-mêmes. Elles poursuivent leurs propres priorités pendant que d’autres écrivent, jour après jour, le commentaire de leur immobilité.

Alors, qu’il poursuive, s’il le souhaite, son interprétation du dernier rempart face aux forces obscures. Chaque époque produit son théâtre, et chaque théâtre trouve son public.

Mais toute représentation possède une fin.

Le rideau finit toujours par tomber.

Et lorsque les lumières s’éteignent, lorsque les applaudissements se taisent et que les décors sont démontés, il ne reste plus qu’une seule question, nue, implacable, impossible à contourner : Qu’aura-t-il construit, lorsque le spectacle sera terminé ?

Laisser un commentaire

Comments (

0

)