13 mai 1958. Place du Gouvernement, à Alger. Des femmes montent sur une estrade, entourées de soldats. On leur tend des allumettes. Elles retirent leur voile, le jettent au sol, et y mettent le feu. La foule applaudit. Les photographes mitraillent.
Le lendemain, la presse d’Algérie parle d’un élan spontané de fraternisation entre les communautés.
Il ne l’était pas.
La cérémonie a été organisée par le Mouvement de solidarité féminine, une association fondée par l’épouse du général Salan, commandant des forces françaises en Algérie et futur putschiste.
Le scénario, rodé, se rejoue dans plusieurs villes du pays, à Oran, à Philippeville, avec plus ou moins de réussite : des femmes voilées montent à la tribune, jettent leur haïk à terre, parfois l’incendient.
Ce même 13 mai, un Comité de salut public vient de se former à Alger sous la présidence du général Massu. Il exige le retour au pouvoir d’un seul homme, de Gaulle, seul jugé capable de garder l’Algérie française. Deux semaines plus tard, le gouvernement tombe et la IVe République s’effondre. Le général revient au pouvoir ; le 4 juin, du haut d’un balcon algérois, il lance aux Français d’Algérie sa formule désormais fameuse : « Je vous ai compris. »
Personne, ou presque, n’a été dupe très longtemps. Les historiens qui ont étudié l’épisode y voient une mascarade : un théâtre monté pour convaincre une métropole inquiète qu’une Algérie réconciliée existait. Elle n’existait pas. Mais l’image, elle, a fonctionné. Elle a rassuré.
Soixante-huit ans plus tard, on veut à nouveau faire porter à des musulmanes le poids de la preuve. Pas en les dévoilant, cette fois. En interdisant qu’elles se voilent.
Dernière trouvaille électorale, le Rassemblement national (RN) veut proscrire le voile dans l’espace public au nom de la lutte contre l’islamisme.
Le geste s’est inversé retirer hier, interdire aujourd’hui mais la logique, elle, n’a pas bougé d’un centimètre.
Une femme musulmane ne peut, semble-t-il, jamais simplement exister. Il lui faut, en permanence, apporter une preuve. D’allégeance. De modernité. De loyauté. Peu importe le sens dans lequel on fait travailler le tissu, pourvu qu’il obéisse.
Le plus sidérant, dans cette obsession, est qu’elle continue de confondre l’islam et l’islamisme. Un prénom arabe devient suspect. Une mosquée inquiète. Le halal dérange. Le voile alarme. Une obsession française.
Les discours tenus contre les juifs par les héritiers idéologiques de l’antisémitisme ont trouvé une nouvelle cible, les musulmans.
À force de chercher l’idéologie partout, on ne distingue plus le croyant du militant. Une femme voilée n’est pas une islamiste : elle est, le plus souvent, exactement ce qu’elle a toujours été étudiante, médecin, avocate, mère, voisine.
En 1958, on exigeait qu’elle se découvre pour prouver qu’elle aimait la France. En 2026 l’exigence est toujours la même sous un autre prétexte.
Chères femmes voilées : on parle encore de vous sans vous écouter. On a décidé, une fois de plus, ce que votre foulard doit signifier.
Vous seriez soumises, aliénées, prisonnières d’une tradition.
Votre voile suffirait à effacer vos diplômes, votre métier, votre intelligence, votre personnalité.
Vous n’êtes plus une femme : vous devenez un symbole.
Voilà ce que veulent décider pour vous ces politiciens.
C’est tellement plus pratique. On ne discute pas avec un symbole on l’exhibe, on le brûle ou on l’interdit, selon ce que l’époque exige de lui.
Nous proclamons pourtant l’autonomie individuelle. Chacun peut se tatouer, se percer, changer de coiffure, de style et même de sexe.
Mais qu’une femme couvre ses cheveux, et sa liberté devient suspecte comme jadis, sur l’estrade d’Alger, son voile devenait un objet à sacrifier pour prouver sa sincérité.
Hier, un soldat tenait l’allumette. Demain, un fonctionnaire tiendra le carnet de contraventions. Le costume a changé. Le rôle, non : décider, à la place d’une femme, ce que doit devenir son propre corps.
Si une femme est contrainte de porter le voile, combattons celui qui la contraint. Mais interdire le voile à toutes les femmes ne supprime pas la contrainte : cela change simplement celui qui tient la main sur leur tête.
En 1958 déjà, on avait cru qu’un tissu incendié suffirait à trancher la question de l’allégeance d’un peuple. L’Algérie a fait sécession quatre ans plus tard, malgré les estrades, malgré les caméras, malgré les femmes qu’on avait fait monter de force sur un podium.
La laïcité impose la neutralité à l’État. Elle ne transforme pas chaque citoyenne en fonctionnaire sans religion. Dans l’espace public, chacun peut porter une croix, une kippa, un turban, un voile, ou rien du tout : la République n’a pas à choisir leur tenue, elle doit garantir leurs droits.
Une démocratie sûre d’elle-même ne devrait pas trembler devant un foulard.
Elle devrait surtout se souvenir qu’elle a déjà tremblé devant lui, une première fois et qu’elle s’est trompée.
Un pays qui a besoin, à intervalles réguliers, de vérifier ce que porte le corps de ses citoyennes musulmanes n’est pas un pays sûr de sa laïcité.
Non en 58 il ne s’agissait pas de lutter contre l’islamisme. Oui le fond du problème est toujours le même.
La France n’a malheureusement pas réussi à solder son passé colonial et, faute de pouvoir le regarder en face, préfère le rejouer, une génération après l’autre, sous un autre titre mais toujours sur le corps fantasmé des mêmes femmes.
Elles sont françaises et portent le voile, une perruque, ou se rasent le crâne, la Republique a d’autres missions bien plus importantes que de s’occuper des coiffes de ses citoyennes.
Hier, les musulmanes devaient se déshabiller pour prouver qu’elles étaient françaises. Demain, on voudrait les habiller de force, à coups d’amende, pour prouver qu’elles le sont encore.
Dans les deux cas, ce n’est jamais elles qu’on regarde. C’est ce qu’on veut leur faire dire.
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