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Les architectes de l’ombre

Sur la responsabilité d’un ministre dans la fabrique de l’arbitraire

Bourguiba avait les siens. Ben Ali avait les siens. Kaïs Saïed a les siens. Dans chacune de ces séquences, l’autoritarisme tunisien ne s’est jamais construit seul, au sommet d’un seul homme : il s’est construit avec le concours actif d’hommes et de femmes qui, portefeuille en main, ont rendu possible ce que la seule volonté présidentielle n’aurait pas suffi à imposer.

À ce niveau de responsabilité celui de ministre, il n’existe plus aucune zone grise. Le fonctionnaire subalterne peut encore invoquer l’ignorance partielle ou la contrainte hiérarchique. 

Le ministre, lui, ne peut invoquer ni l’une ni l’autre. Il applique une politique et la fait même. Il en est le visage public, le rouage exécutif suprême. Il siège au Conseil des ministres. Il contresigne les décrets. Il dispose de la force publique.

Or dans la Tunisie de 2026, cette force publique a un bilan. Les opposants toutes tendances confondues, des journalistes, des avocats purgent de lourdes peines de prison, pour des « complots » dont l’accusation elle-même peine à établir les contours.

La justice rend des verdicts dictés depuis Carthage, la presse est muselée par des procès-bâillons, et l’opinion elle-même est devenue, par la grâce du décret-loi 54, un délit. 

Tenir un portefeuille ministériel est une mission politique. 

Le faire dans ce paysage, ce n’est pas faire son devoir, ce n’est pas administrer un pays : c’est garantir activement le fonctionnement de sa machine répressive.

« Je reste pour protéger mon département »

C’est le premier faux-fuyant, et c’est un leurre. En acceptant le poste, le ministre offre une caution démocratique à un régime qui ne l’est pas. 

Sa seule présence légitime l’ensemble du gouvernement aux yeux des partenaires étrangers et de l’administration. Loin de protéger, il vernit l’autoritarisme. Chaque réunion internationale à laquelle il assiste, chaque loi qu’il signe, chaque budget qu’il fait voter devient un sceau apposé sur la détention arbitraire des autres.

« Je préfère être à l’intérieur pour influencer »

C’est le second, et il ne résiste pas davantage à l’examen. Dans un régime où le chef de l’État concentre tous les pouvoirs et limoge quiconque émet un avis contraire, l’influence d’un ministre est nulle. Il n’est pas un contre-pouvoir : il est un exécutant glorifié. La seule influence réelle qu’il puisse encore exercer, c’est de partir et de rendre publique, en partant, une lettre qui dénonce les atteintes aux droits. Cet acte-là, seul, produit un effet : il fissure le récit de l’unité nationale et expose la dictature au grand jour.

Le principe de Nuremberg s’applique ici sans appel. « Je n’ai fait qu’obéir aux ordres » ne vaut ni pour le grade de général, ni pour celui de ministre. 

À ce niveau, on ne reçoit pas d’ordres : on les donne, ou on les endosse en silence. Un ministre qui reste alors que la justice rend des arrêts politiques est complice de l’arbitraire judiciaire. 

Un ministre qui reste alors que des journalistes sont poursuivis est complice du bâillonnement. Un ministre qui reste alors que des citoyens sont arrêtés pour leurs opinions est complice de la répression.

La seule attitude qui rompt cette chaîne, c’est la rupture franche, la démission, publique et motivée. Elle coûte cher : financièrement, personnellement, parfois sur le plan sécuritaire. Mais c’est la seule qui lave de la honte. Rester, c’est choisir le confort du pouvoir contre la dignité des opprimés.

L’histoire de la Tunisie retiendra les noms de ceux qui ont accepté les maroquins sous Kaïs Saïed. Elle ne retiendra pas leurs états d’âme. Elle retiendra qu’ils ont été les architectes silencieux d’une restauration autoritaire et qu’au-delà d’un certain seuil de gravité, le silence n’est jamais neutre : il est assourdissant de complicité.

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