Partout, le corps féminin obéit aux mêmes lois biologiques. Nulle part il n’a le même destin.
Une femme peut porter les armes ou porter le voile, hériter ou être héritée, gouverner un clan ou en être la propriété silencieuse. Ce n’est pas la biologie qui varie. C’est ce que chaque société a décidé d’en faire.
Prenons l’ethnologue Germaine Tillion, qui a passé sa vie dans les Aurès. Dans Le Harem et les cousins (1966), elle montre que le pourtour méditerranéen ce qu’elle appelle « l’Ancien Monde » a inventé une forme de parenté singulière : l’endogamie patrilinéaire, le mariage entre cousins, ce qu’elle nomme la « République des cousins ».
Là où les chasseurs-cueilleurs échangeaient leurs femmes entre clans et tissaient ainsi la paix, les sociétés pastorales du Néolithique ont préféré les garder à l’intérieur du lignage. Résultat : une obsession de la virginité qui n’a rien de religieux à l’origine l’islam et le christianisme l’ont héritée, non inventée.
Ibn Khaldoun l’écrivait déjà : la noblesse et l’honneur ne peuvent naître que de l’absence de mélange. Le sang pur exige un ventre surveillé.
Changeons de monde. Chez les Inuits, confectionner les vêtements d’hiver exige jusqu’à 300 heures de préparation de peaux pour une seule famille. Ce travail féminin n’a rien d’accessoire : sans lui, nul ne survit à l’hiver arctique.
Dès 1970, l’économiste Ester Boserup l’avait démontré : selon que l’agriculture repose sur les femmes ou sur les hommes, les systèmes de parenté, d’héritage et de statut basculent entièrement. Le même utérus produit des sociétés inverses, selon ce que l’environnement exige de lui.
Vient alors le mécanisme le plus redoutable : la conversion de la contrainte en vérité. Pierre Bourdieu, parti de son terrain kabyle, l’a nommée déshistoricisation ce travail par lequel famille, école, Église ou État parviennent à éterniser l’arbitraire, à faire oublier qu’un ordre social a une date de naissance. Ce qui fut une réponse devient une évidence.
Françoise Héritier va plus loin : selon elle, la « valence différentielle des sexes » naît d’un vertige originel ne pouvant enfanter, les hommes se seraient approprié ce « privilège exorbitant » des femmes en s’en répartissant l’usage et en les enfermant dans la reproduction. La domination ne serait pas un accident de l’histoire ; elle en serait la condition.
Le sacré n’a plus, ensuite, qu’à achever le travail. Il ne crée pas ex nihilo les règles concernant les femmes : il les trouve déjà là, façonnées par la filiation, la propriété, la survie et les recouvre d’un sceau qui les rend indiscutables. Une coutume se négocie. Une loi se réforme. Une volonté divine, non.
C’est pourquoi le corps féminin devient ce que Mary Douglas appelait une ville assiégée : on le voile, on le dévoile ; on le protège, on le surveille ; on le célèbre, on le condamne. Ses frontières vêtement, virginité, sexualité sont les frontières symboliques du groupe entier. On ne surveille jamais un corps par hasard. On surveille toujours, à travers lui, une identité qu’on croit menacée.
Les circonstances qui ont produit ces règles ont, pour beaucoup, disparu. Les croyances, elles, demeurent, car une croyance ne meurt pas avec sa cause : elle s’est logée dans la langue, l’éducation, le réflexe. Elle est devenue plus tenace que la réalité qui l’a fait naître.
L’anthropologie n’exige pas qu’on abolisse ces héritages. Elle exige qu’on ose, avant de les déclarer naturels, poser trois questions : depuis quand, dans quelles circonstances, au bénéfice de qui. Une tradition peut être ancienne sans être éternelle. Une croyance peut être sacrée sans être naturelle. Ce n’est pas la nature qui a fait la femme : ce sont les croyances. Il est temps qu’elles rendent des comptes.
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