On entre en prison parce qu’on a perdu sa liberté. On n’y entre pas pour perdre sa vie.
Pourtant, en Tunisie, des hommes meurent derrière les barreaux.
Hamza Dridi, Nizar Abbari, Sahbi Ayachi, Achraf Lahmer, Monir Boutouri, Sami Ayadi, Moaz Haddad, Alaa Abdelkader, Ahmed Moujahid, Mohsen Farhat, Salem Karmous, Mohamed Ben Ali Ben Zaid, Ali Bejaoui, Ramzi Souissi, Farouk Salami, Ali El Manssi, Tarak Djaider, Nabil Naili, Ali Kassab, Mohamed Ali Ben Khemis, Lazhar Sta… et tant d’autres. الله يرحمهم و نعمهم و يصبر أهلهم
Derrière cette longue liste, il y avait des vies. Des familles. Des enfants. Des mères qui attendaient un retour.
Certains étaient détenus pour une rixe, d’autres pour une affaire d’un joint fumé entre copains. Certains avaient peut-être commis des actes graves. Peu importe pour la question qui nous concerne ici.
A maintes reprises et sur ces mêmes colonnes les conditions de détention en Tunisie ont été dénoncées.
La justice peut retirer la liberté. Elle ne peut pas retirer l’humanité, le droit à traitement qui préserve la dignité de la personne et encore plus le droit à la vie.
Un détenu ne peut pas sortir acheter une bouteille d’eau quand la chaleur devient insupportable. Il ne peut pas décider d’aller chez le médecin. Il ne peut pas quitter une cellule surpeuplée ou se protéger lui-même lorsque ses conditions de détention deviennent dangereuses.
À partir du moment où l’État enferme quelqu’un, il prend aussi la responsabilité de sa vie.
C’est pourquoi l’eau, les soins, l’hygiène, la nourriture et des conditions de détention dignes ne sont pas des faveurs accordées aux prisonniers. Ce sont des obligations.
La Tunisie a ratifié le Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Son article 6 protège le droit à la vie et son article 10 impose que toute personne privée de liberté soit traitée avec humanité et dans le respect de sa dignité. Les Règles Mandela des Nations unies fixent elles aussi des exigences précises en matière d’hygiène, d’eau et de soins.
Alors, lorsqu’un détenu meurt dans des circonstances suspectes, une question s’impose : comment est-il mort ?
Pas pour absoudre ce qu’il aurait pu faire.
Pas pour transformer un coupable en victime idéale.
Mais parce que la mort d’un homme entre les mains de l’État exige une réponse de l’État.
Il faut établir les faits : ses dernières heures, son état de santé, l’accès aux soins, les conditions de détention, les éventuelles alertes et les décisions prises ou celles qui ne l’ont pas été.
Et cela ne peut pas être laissé à une simple enquête administrative menée par l’institution elle-même.
La vérité ne peut pas être jugée par ceux qui pourraient être concernés par les faits.
Il faut donc une enquête indépendante, transparente et crédible. Et si des négligences, des fautes ou des violations sont établies, leurs auteurs doivent répondre de leurs actes.
Car le véritable danger commence lorsque les morts deviennent une habitude.
Une société peut supporter qu’un homme soit condamné. Elle ne peut pas s’habituer à ce qu’il meure dans une cellule et que son décès se perde ensuite dans la bureaucratie.
Et les familles ?
Une mère ne demande pas qu’on efface les fautes de son fils. Elle demande simplement de savoir comment il a passé ses dernières heures, qui l’a soigné, qui l’a laissé souffrir et pourquoi il n’est pas rentré vivant.
C’est le minimum qu’un État doit à ceux qu’il prive de liberté.
La question dépasse donc largement les prisons. Elle touche à ce que nous entendons encore par État de droit.
Car la vraie mesure d’une République n’est pas la manière dont elle traite ceux qui lui ressemblent, mais celle dont elle traite ceux qu’elle peut enfermer sans qu’ils puissent se défendre.
Si même derrière les barreaux la vie ne vaut plus assez pour être protégée, alors ce n’est pas seulement le prisonnier qui est en danger.
C’est l’idée même de l’État de droit qui est en train de prendre l’eau.
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