QUAND UN HOMME DÉCIDE POUR TOUT UN PEUPLE
Un homme seul peut avoir une idée folle. Le drame commence lorsqu’il dispose d’un État assez puissant pour l’imposer à tout un peuple.
L’histoire regorge de ces moments où une conviction personnelle devient une politique nationale, où le rêve d’un dirigeant devient la facture de millions de citoyens. Le problème n’est donc pas seulement le caractère d’un homme, son intelligence ou sa folie. C’est le pouvoir exorbitant que lui donne un système dans lequel trop peu de gens peuvent encore lui dire non.
Kadhafi en est une caricature presque parfaite. Il prétendait avoir inventé une nouvelle démocratie : comités populaires, pouvoir direct des masses, « démocratie directe », jusqu’à cette étrange « armée du peuple ». Dans les faits, un seul homme décidait de tout.
Il voulut aussi transformer la géographie de son pays. Le Grand Fleuve artificiel, qui transportait l’eau fossile du Sahara vers les régions côtières, fut une prouesse technique considérable. Mais il illustrait aussi cette tentation du pouvoir personnalisé : gouverner ne suffit plus, il faut laisser sa marque sur le pays, le remodeler à son image.
La question n’est pourtant pas : Kadhafi était-il mégalomane ? La vraie question est : qui pouvait lui dire non ?
La même mécanique a produit des catastrophes autrement plus meurtrières.
Mao et le Grand Bond en avant : une décision politique transformée en catastrophe humaine parce que personne n’osait contredire le chef, tandis que les cadres falsifiaient les chiffres et dissimulaient la réalité.
Staline : la collectivisation forcée et ses conséquences dramatiques en Ukraine et ailleurs, avec un appareil qui exécute, justifie et finit par rendre l’erreur invisible au sommet.
Un dirigeant peut se tromper. Un peuple entier ne devrait jamais être condamné à subir son erreur parce que les institutions ont cessé de fonctionner.
Et nous n’avons toujours pas trouvé la solution miracle.
En Égypte, Sissi multiplie les projets pharaoniques et les nouvelles villes sorties du désert. Aux États-Unis, Trump revendique une conception du pouvoir où la personnalité du dirigeant occupe une place centrale et où ses décisions peuvent bouleverser durablement la politique du pays et ses rapports avec le monde.
Lorsque les contre-pouvoirs s’effacent et que la décision se concentre autour d’un homme, ses choix personnels cessent d’être simplement les siens. Ils deviennent le destin collectif.
C’est là le véritable danger.
Car un dirigeant peut être sincère et se tromper. Il peut être convaincu d’avoir raison et se tromper. Il peut même être porté par une partie considérable de son peuple et se tromper.
La popularité ne transforme pas une erreur en vérité. Et l’élection ne transforme pas un homme en oracle.
Le plus inquiétant est alors ce qui se passe autour de lui. Les ministres approuvent. Les hauts fonctionnaires exécutent. Les experts se taisent. Les courtisans applaudissent. Les opposants sont marginalisés. Et peu à peu, le système ne sert plus à corriger les erreurs du chef : il sert à les rendre impossibles à reconnaître.
Puis vient l’addition.
Et ceux qui hier applaudissaient expliquent qu’ils ne savaient pas. Qu’ils obéissaient. Qu’ils n’avaient pas le choix.
Cette mécanique est vieille comme le pouvoir.
Un homme peut se tromper. Ce qui transforme son erreur en catastrophe, c’est lorsque tout un appareil est organisé pour lui donner raison.
Depuis Mao, Staline, Kadhafi, Saddam et tant d’autres, l’histoire nous répète la même leçon. Aujourd’hui encore, nous continuons à chercher l’homme providentiel, celui qui serait plus lucide que les institutions, plus efficace que les règles, plus fort que les contre-pouvoirs.
Mais il n’existe pas.
Il n’existe que des hommes avec leurs passions, leurs certitudes, leurs ambitions, leurs aveuglements et des institutions capables, ou non, de les empêcher de faire payer leurs erreurs à tout un peuple.
Le vrai progrès politique ne consiste peut-être pas à trouver enfin le bon homme. Mais à construire un système qui puisse survivre au mauvais.
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