Vingt-cinq minutes d’ovation debout. À Venise.
Pas pour une comédie musicale. Pas pour un blockbuster. Pour NAZA, le documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor, les réalisateurs de No Other Land. Un film de 80 minutes qui vient de recevoir le Prix spécial du jury à la Mostra de Venise.
Mais le plus intéressant n’est peut-être pas l’ovation. C’est ce qu’elle provoque.
Il a fallu que deux jeunes israéliens osent ce que beaucoup d’organes de presse prestigieux, pas tous heureusement et de journalistes connus à travers le monde n’osent même pas aborder ouvertement. Les crimes de l’armée israélienne à Gaza.
Un travail courageux, colossal. Pendant trois ans, les deux journalistes israéliens ont recueilli clandestinement les témoignages de 24 militaires, membres des services de renseignement et lanceurs d’alerte israéliens, filmés anonymement, la nuit, sur des toits de Tel-Aviv. Ils décrivent de l’intérieur les mécanismes de la guerre à Gaza et notamment le recours à des systèmes informatisés et à l’intelligence artificielle dans l’identification et la hiérarchisation des cibles. Le film s’appuie également sur des enquêtes journalistiques publiées depuis 2023 par The Guardian, +972 Magazine et Local Call.
Le cœur du documentaire tient dans un mot : NAZA, acronyme militaire renvoyant au « dommage collatéral », c’est-à-dire au nombre de civils dont la mort est anticipée lors d’une frappe.
Et c’est là que le récit devient vertigineux.
Une des sources affirme notamment qu’une autorisation aurait été donnée pour accepter jusqu’à 500 morts civils afin d’éliminer une seule personne. Ce chiffre est évidemment contesté par l’armée israélienne, qui affirme n’avoir jamais planifié ni mené une frappe en prévoyant 500 victimes civiles.
Il faut donc faire ce que le débat public semble de plus en plus incapable de faire : distinguer un témoignage, une preuve, une enquête et un démenti.
Mais il faut aussi poser la question essentielle : que vaut le démenti lorsque ce que révèle NAZA ne surgit pas de nulle part ?
Le documentaire prolonge des enquêtes antérieures sur les systèmes de ciblage israéliens, notamment Lavender et The Gospel. Il ne constitue donc pas, à lui seul, l’ensemble du dossier. Il apporte autre chose : des voix venues de l’intérieur de l’appareil militaire et du renseignement.
Et c’est précisément ce qui semble insupportable.
Car si l’armée est réellement, comme on l’entend si souvent affirmé par des soutiens d’Israël, « l’armée la plus morale du monde », alors ces témoignages devraient appeler une seule réaction : vérifier.
Vérifier les faits.
Vérifier les procédures.
Vérifier les chaînes de commandement.
Vérifier les règles d’engagement.
Vérifier le fonctionnement des systèmes de ciblage.
Et poursuivre ceux qui auraient violé le droit.
Une armée sûre de sa conduite ne devrait pas avoir peur d’une enquête. Elle devrait la réclamer.
Or la première réponse politique n’a pas été : « ouvrons les dossiers ».
Le ministre israélien de la Culture, Miki Zohar, a accusé les réalisateurs de « trahison » et d’antisémitisme et demandé que leur citoyenneté soit révoquée.
Le Premier ministre Benyamin Netanyahou a dénoncé un film qu’il a, rien de surprenant, lui aussi qualifié d’antisémite.
Le chef d’état-major Eyal Zamir a parlé de « blood libels » une accusation particulièrement lourde et a demandé l’examen de possibles mesures juridiques contre le film et ceux qui auraient transmis des informations confidentielles.
Et l’armée, elle, affirme que les accusations sont fausses, que les témoins sont anonymes et que leur identité, leurs fonctions et leur implication dans les faits racontés ne peuvent être vérifiées. Elle demande à voir le film dans son intégralité pour pouvoir répondre précisément.
Cette contestation doit être entendue.
Mais elle doit fonctionner dans les deux sens.
Si les accusations sont fausses, qu’on le démontre.
Si les témoignages sont mensongers, qu’on le démontre.
Si les méthodes décrites n’existent pas, qu’on le démontre.
Si les chiffres sont manipulés, qu’on le démontre.
Pas en poursuivant les journalistes. En produisant les faits.
C’est précisément là que le débat devient beaucoup plus vaste que NAZA.
Depuis le début de la guerre, l’accès indépendant de la presse internationale à Gaza est sévèrement restreint.
Le Comité pour la protection des journalistes estime qu’au moins 207 journalistes palestiniens et professionnels des médias ont été tués à Gaza entre octobre 2023 et avril 2026, tout en soulignant les difficultés considérables de vérification provoquées par les restrictions d’accès, la destruction des infrastructures et la disparition de nombreuses preuves.
Autrement dit, ceux qui pourraient documenter directement la guerre travaillent dans des conditions où l’accès est extrêmement limité, tandis que ceux qui peuvent témoigner de l’intérieur prennent le risque de parler anonymement.
Cela devrait nous rendre plus exigeants, pas moins.
Quand il s’agit d’Israël il s’agit d’accepter d’appliquer la même règle élémentaire que pour les autres : les faits doivent pouvoir être examinés.
Les autorités sanitaires de Gaza ont recensé des dizaines de milliers de morts depuis le début de la guerre. 73 000 au bas mot. Des femmes et des enfants en grande partie.
Un bilan humain aussi lourd ne peut être réduit à une bataille de communication.
Car derrière chaque « dommage collatéral », il y a un être humain.
Derrière chaque chiffre, une famille.
Derrière chaque cible, une décision humaine.
Et c’est peut-être cela que NAZA oblige à regarder en face : la guerre moderne ne tue pas seulement avec des bombes. Elle tue aussi avec des procédures, des logiciels, des classifications, des autorisations, de l’usage non éthique de l’intelligence artificielle et des seuils de tolérance.
De fait l’intelligence artificielle peut accélérer le ciblage. Elle ne peut pas transférer la responsabilité morale de celui qui appuie sur le bouton.
Appuyer à distance sur un bouton est pire qu’appuyer sur un gâchette mais c’est moins culpabilisant.
Mesdames et messieurs vous qui reprenaient depuis trois ans tous les soirs les déclarations officielles de l’armée israélienne, qui interdisaient et accusaient d’antisémitisme tous ceux qui artistes, hommes et femmes politiques, sportifs, simples citoyens d’argumenter et de s’interroger. Mesdames et messieurs cette guerre ne vous en déplaise n’a pas commencé le 7 octobre.
Cette guerre aurait dû obéir à trois principes.
Premier principe : critiquer les actes d’un gouvernement ou les méthodes de conduite d’une guerre n’est pas, en soi, de l’antisémitisme. Une critique doit être jugée sur ses faits, ses arguments et ses méthodes, pas sur l’identité de celui qui la formule.
Deuxième principe : la condamnation des crimes du Hamas ne dispense personne de s’interroger sur les actes commis par l’armée israélienne. Et l’inverse est tout aussi vrai. L’indignation n’est pas une ressource que l’on distribue selon son camp.
Troisième principe : le droit international humanitaire n’est pas réservé aux armées que nous n’aimons pas. Il s’applique aux démocraties comme aux dictatures, aux armées régulières comme aux groupes armés, aux ennemis comme aux alliés.
C’est précisément pour cela que la question posée par NAZA dépasse largement le film.
Elle concerne la presse.
Elle concerne les lanceurs d’alerte.
Elle concerne le droit de savoir.
Elle concerne la responsabilité des militaires.
Elle concerne surtout la capacité d’une démocratie à regarder ses propres actes sans transformer celui qui tient le miroir en ennemi.
On peut contester NAZA.
On peut réfuter ses témoignages.
On peut démonter ses méthodes.
On peut demander des preuves supplémentaires.
Mais il faut alors répondre au film par des faits, pas au film par la menace.
Car une armée ne devient pas morale parce qu’elle se proclame morale quand bien même le répète une autre armée, celle des journalistes et visages connus des médias.
La morale militaire ne se mesure ni à la réputation d’une armée, ni au nombre de ses juristes, ni à ses communiqués. Elle se mesure à ce qu’elle fait lorsque personne ne regarde et surtout à ce qu’elle accepte de laisser regarder.
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