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La Tunisie vieillit : le courage d’anticiper

Le vieillissement de la Tunisie n’est pas une surprise. Nous connaissons les chiffres, les tendances démographiques et l’évolution des modes de vie. Ce qui manque n’est donc pas l’information. C’est le courage d’agir avant que l’urgence nous y oblige.

Pendant longtemps, nous avons construit notre système de santé autour d’une société relativement jeune, avec une famille capable d’absorber une grande partie des difficultés liées à l’âge. Cette société existe de moins en moins. Et faire semblant du contraire serait la première des irresponsabilités.

Le premier chantier est celui de la prévention.

Nous savons que le diabète et les maladies cardiovasculaires représentent une part considérable de la morbidité et de la mortalité. Nous savons aussi que certains cancers parmi les plus fréquents peuvent être détectés beaucoup plus tôt grâce au dépistage. Alors pourquoi continuer à consacrer l’essentiel de notre énergie et de nos ressources à soigner les conséquences plutôt qu’à réduire l’incidence des maladies et à les détecter lorsqu’elles sont encore curables ?

Il faut avoir le courage de mener une véritable politique nationale de prévention : lutte contre le tabagisme, alimentation, activité physique, contrôle de l’hypertension et du diabète, dépistage organisé des cancers les plus fréquents, suivi systématique des populations à risque.

Cela demande de l’argent, mais surtout de la constance. La prévention rapporte politiquement peu parce que son succès est invisible : la maladie qui n’arrive pas ne fait pas la une. Pourtant, économiquement comme humainement, c’est probablement l’un des meilleurs investissements qu’un État puisse réaliser.

Mais il faut également avoir le courage de regarder une autre réalité en face.

La société idéale dans laquelle les enfants s’occupent naturellement de leurs parents âgés n’existera plus. Et il ne s’agit pas de condamner cette évolution : les logements sont plus petits dans des immeubles, les enfants vivent parfois à l’étranger ou dans d’autres villes, les couples travaillent tous les deux, les familles sont moins nombreuses et les aidants familiaux ne peuvent pas tout assumer.

Nous avons longtemps considéré que la famille constituait la principale structure de prise en charge de la vieillesse. Mais que se passe-t-il lorsque la dépendance devient lourde ? Lorsque la personne ne peut plus se laver, se déplacer, prendre ses médicaments ou rester seule plusieurs heures ? Peut-on raisonnablement demander à une fille ou à un fils qui travaille huit heures par jour d’arrêter de travailler et de devenir infirmier, aide-soignant et auxiliaire de vie à plein temps pour une mère ou un père dépendant ?

Et surtout : combien de familles tunisiennes pourront payer durablement une infirmière ou une aide à domicile ?

Il faut donc sortir d’un autre tabou : celui des structures dédiées aux personnes âgées.

Nos aînés souffrent, ils ne peuvent pas s’alimenter correctement, les vagues de chaleur les font particulièrement souffrir, ils ne peuvent pas parfois s’offrir une prothèse dentaire ou des lunettes de vue encore moins une chaise roulante, c’est une réalité pour des milliers d’entre eux. Inutile de revenir sur les personnes qui souffrent de troubles cognitifs, communément appelés maladie d’Alzheimer. Une situation éprouvante pour la famille et pour les malades.

Faisons tomber un tabou : Une maison de retraite médicalisée, un centre de jour, une résidence pour personnes âgées avec des escaliers, des salles de bain adaptés, des structures de soins et de réadaptation ne sont pas nécessairement un abandon de nos parents. Dans certaines situations, c’est au contraire la seule manière de leur garantir une qualité de vie, de la compagnie, sécurité, soins et dignité.

L’etat peut aussi encourager pour les personnes autonomes la mise en place de structures intermédiaires avec des résidences comprenant plusieurs studios et une mise en commun d’un personnel.

Encore faut-il que ces structures soient accessibles, contrôlées, médicalisées lorsque cela est nécessaire et intégrées à une véritable politique publique.

 Il est inutile de préciser que le coût des séjours dans ces structures ne sont pas à la portée de l’immense majorité des aînés. Cela nous conduit à une question que la Tunisie devra tôt ou tard affronter : qui doit payer pour la dépendance ?

Les retraites ne permettent même pas d’assurer le quotidien. C’est clair. Elles remplacent partiellement un revenu ; elles ne pourront pas de financer les années où une personne devient dépendante et nécessite quotidiennement l’aide d’autrui. 

Être obligé de tendre la main pour acheter ses médicaments ou des vêtements ou un climatiseur est simplement inacceptable après une vie de labeur.

Il faudrait donc réfléchir dès maintenant à la création d’une nouvelle caisse, conçue par des experts en la matière, bien gérée, dédiée exclusivement à la dépendance et au grand âge. Les caisses actuelles sont en quasi faillite et sont incapables d’assurer correctement leurs missions. 

Ce serait anticiper une réalité simple : nous allons tous vivre plus longtemps, mais nous ne vivrons pas tous longtemps en bonne santé.

Anticiper, c’est précisément préparer cette période avant qu’elle ne devienne financièrement et socialement insupportable.

La tentation sera évidemment de repousser la question. Les gouvernements préfèrent souvent financer ce qui produit un résultat visible rapidement plutôt que ce qui évitera une crise dans quinze ou vingt ans.

Mais gouverner, c’est aussi penser à ceux qui ne voteront peut-être pas encore pour vous, aux maladies qui ne sont pas encore déclarées, aux personnes âgées qui ne sont pas encore dépendantes.

Le courage politique consiste parfois à payer aujourd’hui pour un problème que personne ne voit encore.

La Tunisie a devant elle une occasion rare : ne pas attendre que le vieillissement devienne une crise sanitaire, sociale et financière pour découvrir qu’il fallait s’y préparer.

C’est nos valeurs, c’est dans notre culture que de prendre soin des anciens. Alors au moins sur ce sujet soyons cohérents avec nous mêmes. Donnons nous les moyens d’offrir à nos aînés une qualité de vie digne.

Anticiper n’est pas être pessimiste. C’est refuser de transmettre à nos enfants la facture de notre imprévoyance.

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