Le 16 septembre 1982, le massacre de Sabra et Chatila commençait à Beyrouth. Des centaines de Palestiniens, femmes, enfants, vieillards, étaient massacrés dans deux camps de réfugiés après l’entrée des milices phalangistes, quelques jours après l’assassinat de Bachir Gemayel.
Mais l’histoire de Sabra et Chatila ne raconte pas seulement un massacre. Elle raconte aussi quelque chose de plus dérangeant : une armée a une mémoire. Elle conserve ses doctrines, ses réflexes, ses méthodes, ses habitudes opérationnelles. Elle apprend de ses guerres et transmet ce qu’elle a appris.
L’histoire militaire d’Israël ne commence évidemment ni à Sabra et Chatila, ni à Gaza en 2023. Elle plonge ses racines dans les années précédant même la création de l’État, avec les affrontements, les expulsions et les massacres qui ont accompagné la guerre de 1947-1948. À cette époque, les acteurs armés ne sont d’ailleurs pas tous les mêmes : Haganah, Palmach, Irgoun, Lehi et, plus tard, Tsahal ne peuvent être confondus. Mais leurs expériences militaires ont contribué à former une culture stratégique dont l’armée israélienne a hérité.
Les lieux et les dates de ces massacre racontent cette mémoire mieux que les discours.
1937 : Haïfa, Jérusalem.
1938 : Haïfa, Jérusalem.
1939 : Balad al-Sheikh.
Puis viennent les années 1940 :
1946 : King David Hotel.
1947 : Haïfa, Akka, Abbasiyah, Balad al-Sheikh, Al-Khisas, Bab al-Amud, Jérusalem, Sheikh Bureik.
Et 1948 :
Jaffa, Al-Dawaymeh, Al-Tantura, Deir Yasin, Al-Saraya, Semiramis, Al-Saraya Al-Arabeya, Lydda, Ramla, Yazur, Haïfa, Tabra Tulkarem, Sa‘sa‘, Abu Kabir, Cairo Train, Qalunya, Nasir al-Din, Tiberias, Ayn al-Zaytoun, Safed, Abu Shusha, Beit Daras, Al-Husayniyya.
Puis 1956 : Khan Yunis, Kafr Qasim.
1967 : Jérusalem.
1990 : Al-Aqsa.
1994 : la mosquée Ibrahimi.
Et Gaza devient progressivement le laboratoire récurrent d’une guerre devenue presque cyclique :
2002 : Jenin.
2008-2009 : Gaza.
2012 : Gaza.
2014 : Gaza.
2018 : Gaza.
2019 : Gaza.
2021 : Gaza.
2022-2026 : Gaza.
2024-2026 : Cisjordanie occupée.
Les dates changent. Les noms des opérations changent. Les gouvernements changent. Les ministres changent. Les justifications changent.
Les méthodes, elles, présentent parfois une troublante continuité.
Bombardements massifs, opérations terrestres, destructions d’habitations et d’infrastructures, déplacements de populations, bouclage, restrictions d’accès, frappes dans des zones densément peuplées : au fil des décennies, la guerre produit des variantes, des perfectionnements, de nouvelles technologies. Mais la logique militaire peut rester reconnaissable : contrôler le territoire, neutraliser l’adversaire, exercer une pression considérable sur la population qui l’entoure.
C’est précisément ce que l’on oublie lorsqu’on présente la dernière guerre comme un événement isolé.
Une armée ne recommence jamais totalement à zéro.
Elle conserve ses archives, ses enseignements, ses doctrines, ses procédures, ses commandements. Elle transforme ses expériences passées en savoir-faire. Ce qui fut exceptionnel hier peut devenir une méthode demain. Ce qui fut expérimenté dans une guerre peut être perfectionné dans la suivante.
Sabra et Chatila est ainsi un épisode particulier, commis directement par les phalangistes, mais la responsabilité israélienne n’a pas disparu derrière cette distinction. La commission Kahan avait conclu à la responsabilité personnelle d’Ariel Sharon, alors ministre de la Défense, pour avoir ignoré le danger de massacres et de représailles. Sharon quitta son poste, mais ne quitta pas la politique. Il devint plus tard Premier ministre d’Israël.
C’est là que la mémoire devient politique.
Une armée peut changer de génération sans changer instantanément de culture militaire. Un gouvernement peut changer sans effacer les doctrines accumulées par l’institution militaire.
Et Gaza montre combien cette mémoire peut être longue.
Depuis 2008, les opérations successives ont donné lieu à des enquêtes et rapports internationaux mettant en cause, selon les cas, l’usage de la force, les attaques contre des civils ou des biens civils, la destruction d’habitations et les difficultés persistantes d’établir des responsabilités. Les rapports internationaux ne décrivent donc pas une succession de catastrophes sans rapport les unes avec les autres : ils permettent aussi d’observer la répétition de certaines pratiques et l’insuffisance récurrente des mécanismes de responsabilité.
En 2023-2026, l’échelle de la destruction à Gaza a encore changé.
Mais là encore, le plus inquiétant n’est peut-être pas seulement ce qui se passe aujourd’hui.
C’est ce que l’histoire militaire permet de reconnaître derrière le présent.
On nous parle de nouvelle guerre, de nouvelles circonstances, de nouvelles menaces. Mais les guerres ont une mémoire. Les armées aussi. Elles accumulent des expériences, des doctrines et des méthodes. Et lorsqu’une méthode utilisée hier réapparaît demain à une échelle nouvelle, il ne suffit plus de regarder l’événement comme s’il était né de rien.
Gaza n’est pas née en 2023.
Elle porte les traces de 1948, de 1956, de 1967, de 1982, de 2002, de 2008, de 2012, de 2014, de 2021 et de toutes les guerres dont les noms finissent par se confondre dans la mémoire.
La mémoire des victimes n’est donc pas seulement un devoir moral.
Elle est aussi un outil de compréhension.
Car oublier les précédents permet de présenter chaque violence comme une exception. Les rappeler permet de voir les continuités, d’interroger les méthodes et, surtout, de demander pourquoi certaines pratiques se répètent sans que l’impunité ne soit véritablement rompue.
La justice internationale ne devrait connaître ni armée sacrée, ni État intouchable, ni victime plus importante qu’une autre.
La véritable mémoire consiste précisément à refuser cette hiérarchie des vies.
Et si l’histoire se répète, la question n’est peut-être plus de savoir si nous nous souvenons.
La question est de savoir ce que nous avons choisi de faire de ces massacres.
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