NAZA : Un constat froid, dépourvu d’émotion

Quand les chiffres ne suffisent plus à dire l’ampleur du désastre à Gaza

À partir de combien de morts un débat cesse-t-il d’être un débat ?

Plus de 73 000 Palestiniens tués depuis octobre 2023, selon les chiffres disponibles aujourd’hui. Une immense majorité de civils parmi les victimes, selon les estimations et décomptes disponibles. Des dizaines de milliers de blessés. Des familles entières rayées de la carte. Des quartiers détruits. Des hôpitaux dévastés. Des écoles et des universités détruites, églises vieilles de 2000 ans. Une population déplacée à répétition. Une famine d’une ampleur extrême, documentée par les organismes internationaux. Et, au milieu de tout cela, un accès à Gaza interdit aux observateurs et aux journalistes internationaux.

Alors oui, il faut encore enquêter. C’est ce que tente de faire le film NAZA sur un seul aspect d’un massacre aux intentions inavouables, qui se déroule sous les yeux d’un monde devenu inhumain. Sous les yeux de pays qui ont eux-mêmes commis des génocides et des massacres il n’y a pas si longtemps.

Alors il faut surtout se demander sur quoi peut porte le encore le débat tant d’évidences s’accumulent.

Car Gaza n’est pas seulement l’histoire d’une guerre commencée le 7 octobre 2023.
C’est aussi l’histoire d’un cycle de guerres qui se répète depuis 77 ans et qui s’est accéléré depuis près de vingt ans.
C’est David contre Goliath, c’est le pot de terre contre le pot de fer.
C’est l’une des armées les plus puissantes au monde détentrice de l’armée nucléaire soutenue par les grandes puissances occidentales contre des camps de réfugiés.
Neuf guerres en moins de 20 ans et ce n’est pas fini.

L’ONU rappelle aussi qu’Israël impose un blocus à Gaza depuis 2007. Un détail souvent oubliés.

Neuf guerres :
2008
2009
2012
2014
2018
2019
2021
2022
2023 à ce jour.

Les noms changent. Les opérations changent. Les justifications militaires changent. Les générations passent. Les morts et les destructions restent.

Le territoire, 365 kilomètres carrés, deux millions de réfugiés et cela dure depuis 77 ans.

Et aujourd’hui, après près de trois années de guerre, le bilan dépasse de loin 73 000 morts palestiniens et la destruction est telle que des milliers de corps pourraient encore se trouver sous les décombres.
Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme vient encore, en septembre 2026, de demander que les conditions permettent de préserver les preuves et d’enquêter sur de possibles crimes de guerre.

C’est dans ce contexte qu’apparaît NAZA.

Et soudain tout cela est balayé d’un revers de la manche et le débat se concentre sur le film.

Sur ses réalisateurs : Yuval Abraham et Rachel Szor.

Sur leurs sources.

Sur leur patriotisme.

Sur l’image d’Israël.

Sur l’accusation d’« incitation ».

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a lui-même dénoncé le documentaire comme une « incitation antisémite choquante », tandis que les autorités militaires israéliennes contestent les accusations qu’il véhicule.

Mais quelque chose ne va pas dans cette inversion.

Le film n’a pas créé les morts.

Il n’a pas détruit les maisons.

Il n’a pas déplacé les populations.

Il n’a pas provoqué la famine.

Il n’a pas fermé Gaza aux journalistes.

Il n’a pas inventé les ruines.

Il pose des questions sur les mécanismes qui ont rendu certaines frappes possibles.

Et ces questions auraient dû être posées indépendamment du film.

NAZA est un constat froid, dépourvu d’empathie ou d’émotion. C’est ce qui le rend terriblement déstabilisant pour les soutiens inconditionnels d’Israël.

Derrière « NAZA », derrière les seuils de pertes civiles, derrière les outils de ciblage et les systèmes automatisés, il y a une réalité que le vocabulaire militaire tend à rendre abstraite : des êtres humains. Pas des animaux, pas des terroristes, non des civils des soignants, des écoles, des enseignants.

Un père.

Une mère.

Un enfant.

Une famille.

Une maison.

Une vie.

Le langage opérationnel parle de « dommages collatéraux ». Les algorithmes parlent de probabilités. Les tableaux parlent de seuils. Les militaires parlent de cibles.

Mais aucun tableau ne compte un enfant comme un enfant.

Il compte une unité.

Or une unité peut être supprimée d’un écran. Une vie, elle, ne peut pas être supprimée du monde.

C’est précisément pour cela que les procédures doivent être examinées.

Qui fixe le seuil ?

Qui valide la frappe ?

Qui peut dire non ?

Combien de civils étaient présents ?

Combien de frappes ont été annulées ?

Combien ont été maintenues malgré une estimation élevée de victimes civiles ?

Quelles enquêtes ont été ouvertes ?

Quelles responsabilités ont été établies ?

Ce ne sont pas des questions anti-israéliennes.

Ce sont des questions qui devraient intéresser toute société qui se respecte.

Et le droit international ne devient pas facultatif parce que l’adversaire est le Hamas.

Le 7 octobre 2023, le Hamas et d’autres groupes armés ont massacré des civils israéliens et pris des otages. Ces crimes doivent être nommés et jugés.

Mais le crime de l’un ne constitue pas une immunité pour l’autre.

C’est précisément la raison d’être du droit international humanitaire : empêcher que la barbarie de l’adversaire devienne la mesure de notre propre conduite.

Aujourd’hui, la question n’est donc pas de savoir s’il faut choisir entre Israël et le Hamas.

La question est de savoir si, face à une catastrophe humaine de cette ampleur, les mêmes règles doivent continuer à s’appliquer à tous.

Et si elles s’appliquent, il faut pouvoir le démontrer.

Il faut des enquêtes indépendantes.

Il faut des journalistes.

Il faut l’accès aux lieux.

Il faut les archives.

Il faut les ordres opérationnels.

Il faut les données.

Il faut pouvoir confronter les listes de cibles aux listes de victimes.

Sinon, le débat devient une bataille de récits : chacun possède sa vérité, chacun produit ses images, chacun accuse l’autre de propagande.

Et pendant ce temps, les morts restent sous les gravats.

C’est là que NAZA prend une dimension particulière.

On peut contester le film.

On peut contester ses témoignages.

On peut contester ses méthodes.

Mais on ne peut pas enquêter sur un film à la place d’enquêter sur les faits qu’il met en lumière.

Car le véritable sujet n’est pas le documentaire.

Le véritable sujet, c’est ce qu’il prétend révéler.

Et si ce qu’il prétend révéler est faux, il devrait être relativement simple de le démontrer.

Publier les procédures.

Ouvrir les dossiers.

Vérifier les témoignages.

Présenter les données.

Permettre les investigations indépendantes.

La vérité n’a pas besoin de protection contre une enquête.

Elle a besoin d’une enquête.

Voilà pourquoi la campagne de dénigrement contre NAZA pose une question plus profonde que celle du film lui-même.

Pourquoi consacrer autant d’énergie à discréditer ceux qui parlent, plutôt qu’à examiner ce qu’ils disent ?

Pourquoi discuter de leurs intentions plutôt que de leurs preuves ?

Pourquoi transformer celui qui demande des comptes en accusé ?

C’est une vieille mécanique : quand le fond devient difficile à défendre, on déplace le débat.

Mais Gaza rend ce déplacement de plus en plus difficile.

Parce qu’il ne s’agit plus d’un incident isolé.

Il s’agit d’une succession de guerres, d’années de blocus, de destructions répétées et, aujourd’hui, d’une catastrophe humanitaire dont l’ampleur est documentée par les Nations unies et les organisations humanitaires.

Un événement peut être une erreur.

Une année peut être une guerre.

Mais quand les mêmes populations connaissent les mêmes destructions, sur le même territoire, à intervalles réguliers, pendant près de vingt ans, la question finit nécessairement par dépasser celle de l’erreur.

Elle devient celle du système.

Et un système ne se défend pas par des slogans.

Il se soumet à l’examen.

Alors, oui, il faut continuer à débattre.

Mais pas du patriotisme des réalisateurs.

Pas de leur personnalité.

Pas de leur légitimité à parler.

Pas de l’image d’Israël.

Des faits.

Des morts.

Des décisions.

Des ordres.

Des méthodes.

Des responsabilités.

Parce qu’à 73 000 morts, à des villes détruites, des monuments, des musées et même des cimetières, à une population déplacée encore et encore, à une famine documentée, à des journalistes empêchés d’accéder librement au territoire, à des corps encore ensevelis sous les ruines, le débat ne peut plus être seulement : « Qui a raison ? »

La question devient beaucoup plus élémentaire : Quelles sont les véritables intentions des donneurs d’ordre?

Et à ces questions, il n’existe qu’une réponse digne : ouvrir les dossiers, laisser entrer les enquêteurs, laisser travailler les journalistes et accepter que la vérité puisse déranger tout le monde et par la suite chacun devra assumer ses responsabilités devant l’Histoire et pour les croyants devant Dieu.

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