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Tunisie : Où sont les preuves ?

Le plus grand danger pour un autocrate n’est pas son ennemi. C’est le jour où plus personne n’ose lui dire qu’il se trompe.

À partir de là, quelque chose se dérègle. L’erreur ne se corrige plus : elle se justifie. L’échec ne conduit plus à revoir une décision : il conduit à chercher celui qui l’aurait sabotée. La critique devient une attaque, la réserve une trahison, le désaccord une manipulation.

Et lorsque l’explication manque, il reste toujours le complot.

La paranoïa politique a ceci de redoutablement efficace qu’elle finit par produire exactement ce qu’elle prétend combattre. Parce qu’un dirigeant qui soupçonne partout des ennemis finit par ne plus faire confiance à personne. Alors il décide seul. Puis, puisqu’il décide seul, il consulte moins. Et puisqu’il consulte moins, il commet davantage d’erreurs. Et lorsque ces erreurs produisent leurs conséquences, elles deviennent à leur tour la preuve qu’on cherchait à lui nuire.

La boucle est parfaite.

Le pouvoir solitaire possède pourtant un charme enfantin : un homme décide, les autres exécutent. Plus de débats interminables, plus de contradicteurs, plus de gens pour expliquer que l’idée n’est peut-être pas aussi brillante qu’elle en a l’air.

Un ordre suffit. Quelques zélés se chargent du reste.

C’est magnifique.

Jusqu’au jour où l’idée se révèle mauvaise. Non étudiée, personnelle, irréaliste.

Car éliminer ceux qui disent non ne supprime pas les erreurs. Cela supprime seulement ceux qui peuvent les signaler.

Les compétences deviennent gênantes, les indépendants suspects, les critiques ennemis. Les courtisans comprennent vite la règle : il vaut mieux dire au chef ce qu’il veut entendre que ce qu’il devrait entendre.

Peu à peu, la vérité devient une prise de risque.

Et le chef se retrouve prisonnier de son propre système.

Le phénomène est presque mécanique. La méfiance réduit la contradiction. La contradiction disparue appauvrit l’information. L’information appauvrie favorise les mauvaises décisions. Les mauvaises décisions produisent des échecs. Les échecs exigent des coupables. Les coupables désignés justifient la répression. Et la répression augmente encore la peur.

Ainsi naît le paradoxe du pouvoir absolu : plus il concentre le pouvoir pour ne dépendre de personne, plus il devient dépendant de ceux qui n’osent plus lui dire la vérité.

Le citoyen se tait. Le fonctionnaire cache les mauvaises nouvelles. Le média s’autocensure. Le ministre arrange les chiffres. Le conseiller commence systématiquement ses phrases par : « Sur instruction de Monsieur le Président. »

Et le chef finit par confondre le silence avec l’adhésion.

C’est le véritable isolement du pouvoir : non pas être seul, mais ne plus savoir ce que pensent réellement ceux qui vous entourent.

À ce stade, le complot devient une explication universelle.

Les réformes échouent ? Elles ont été sabotées.

Les chiffres sont mauvais ? Ils sont faux.

Les experts protestent ? Ils sont complices.

Les citoyens manifestent ? Ils sont manipulés.

Les institutions résistent ? Elles sont infiltrées.

Et si aucune preuve n’apparaît ? C’est évidemment parce que les comploteurs sont suffisamment habiles pour les dissimuler.

Une théorie qui explique même l’absence de preuves n’a plus besoin de preuves.

Il suffit alors de discréditer celui qui demande : « Où sont les preuves ? »

Car cette question contient la possibilité la plus dangereuse pour un pouvoir qui s’est identifié à la vérité : avoir tort.

C’est ici que la paranoïa cesse d’être seulement une manière de penser. Elle devient une manière de gouverner.

On ne cherche plus pourquoi une politique échoue, mais qui est responsable de son échec. On ne demande plus aux institutions des résultats, mais de la loyauté. On ne corrige plus les décisions : on sanctionne ceux qui les contestent.

La répression peut alors commencer à remplacer la compétence par la soumission.

Et notre pays offre aujourd’hui une illustration particulièrement brutale de cette mécanique.

Le 3 septembre 2026, la Cour de cassation tunisienne a rejeté l’essentiel des pourvois dans l’affaire dite du « complot contre la sûreté de l’État ». Trente-quatre condamnations sont ainsi devenues définitives, avec des peines allant de cinq à quarante-cinq ans de prison.

L’affaire avait commencé en février 2023, après un signalement de police évoquant un complot. Selon les éléments rapportés au sujet de la procédure, l’accusation s’est appuyée notamment sur des témoignages de seconde main et des éléments dont la défense a contesté la valeur probante. Le procès s’est déroulé dans un contexte fortement critiqué par les défenseurs des droits humains et les avocats des accusés.

Mais au-delà du dossier judiciaire, une question politique demeure : que se passe-t-il lorsqu’un pouvoir ne peut plus concevoir la contestation autrement que comme une menace ?

Le danger est alors de transformer toute opposition en preuve de l’existence d’un ennemi.

Et plus le pouvoir se méfie, plus il s’isole. Plus il s’isole, plus il décide seul. Plus il décide seul, moins quelqu’un peut lui signaler ses erreurs. Et plus les erreurs s’accumulent, plus la tentation est grande de chercher des comploteurs pour les expliquer.

Le réel finit alors par devenir suspect.

L’économie ne va pas comme prévu ? Quelqu’un sabote.

Les institutions ne suivent pas ? Elles sont infiltrées.

La société proteste ? Elle est manipulée.

La réalité contredit le discours ? C’est la réalité qui ment.

C’est le stade ultime de la paranoïa politique : le pouvoir ne cherche plus à confronter sa vision au réel ; il exige du réel qu’il confirme sa vision.

L’autocrate croit ainsi protéger le pays. Il surveille pour prévenir la trahison, réprime pour empêcher le chaos, concentre les décisions pour gagner en efficacité.

Mais il détruit précisément ce qui permet à un pays de se protéger contre les erreurs du pouvoir : la contradiction, l’expertise, la liberté de critique, la circulation des mauvaises nouvelles.

Un dirigeant peut faire taire ceux qui annoncent la tempête.

Il ne peut pas faire taire la pluie.

C’est pourquoi le véritable contre-pouvoir n’est pas seulement une institution. C’est la possibilité, pour quelqu’un placé au cœur du pouvoir, de dire : « Non. Vous vous trompez. »

Sans cette possibilité, un homme devient progressivement la source de toutes les décisions et, fatalement, le point de concentration de toutes les erreurs.

La paranoïa produit alors le pouvoir solitaire. Et le pouvoir solitaire produit la paranoïa.

Jusqu’au jour où le chef ne gouverne plus le pays réel, mais celui que lui racontent ceux qui ont compris qu’il vaut mieux ne jamais annoncer les mauvaises nouvelles.

Alors tout devient simple.

Le chef a raison.

Les autres ont tort.

Et si les faits semblent le contredire, tant pis pour les faits.

C’est ainsi qu’un pouvoir peut finir par emprisonner ceux qui lui disent qu’il se trompe, non parce qu’ils constituent nécessairement le complot qu’il redoute, mais parce qu’il est devenu incapable d’imaginer qu’une autre explication puisse exister.

C’est peut-être cela, le véritable drame du pouvoir absolu : à force de vouloir ne dépendre de personne, il finit par ne plus pouvoir entendre personne.

Et lorsqu’un homme ne supporte plus la contradiction, son entourage apprend à se taire.

Lorsqu’il ne supporte plus le doute, ses décisions deviennent des certitudes.

Lorsqu’il ne supporte plus le réel, le réel devient un complot.

Et lorsqu’un seul homme devient la source de toutes les décisions, son erreur peut devenir le destin d’un peuple.

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