Les révoltes étudiantes et lycéennes sont des signes de vie de la société. Quand elles s’éteignent, il faut s’inquiéter. Quand elles éclatent, il faut écouter.
Nous vivons dans des sociétés où l’abstention est devenue la règle, où l’on ne vote plus parce qu’on ne croit plus.
Où le bien commun a été mis en vente : la santé se gère comme une entreprise, la culture comme un produit, et l’enseignement, qui devrait être le socle de tout, comme un service à rentabiliser.
Où les réseaux sociaux ont fabriqué des foules de solitaires, connectés à tout et liés à personne.
Où le « je m’en foutisme » s’est installé comme une politesse de l’époque et où le soin porté aux autres est devenu une denrée rare. Nous nous retirons de la vie commune, et nous nous étonnons d’être malheureux.
La médiocrité est devenue notre horizon : on ne s’indigne plus, on ne s’engage plus, on s’accommode. Et l’accommodement, à la longue, tient lieu de sagesse.
C’est dans ce paysage-là que les jeunes viennent nous secouer. Que des lycéens quittent leur salle de classe, que des étudiants occupent un amphithéâtre pour crier leur colère n’est pas un désordre. C’est un réflexe vital. Ils nous regardent d’un œil critique, et cet œil est salutaire. Ils voient ce que nous avons cessé de voir à force de nous y habituer : des inégalités érigées en horizon, un avenir hypothéqué, une planète traitée en variable d’ajustement. Ils refusent le cynisme que la vie dite moderne et un capitalisme débridé nous ont appris à porter comme une armure. Ce refus est leur honneur. Heureusement qu’il existe.
Ils sont le cœur battant de notre société. Un cœur qui bat peut être bruyant, maladroit, excessif. C’est la condition pour qu’il batte.
Ceux qui ont peur de la jeunesse
Et pourtant, de tout temps et partout, quand les jeunes se lèvent, les adultes installés commencent par leur expliquer qu’ils ne comprennent rien. Trop jeunes, trop naïfs, manipulés, ignorants de « la réalité ». On leur demande d’attendre, d’étudier, de patienter, de laisser les choses à ceux qui savent. « Ils finiront par comprendre » signifie souvent : ils finiront par se taire.
Puis vient la caricature. On trouve une vitre cassée et l’on oublie les milliers de manifestants. On montre le visage du casseur et l’on ne parle plus de ceux qui réclament un avenir. L’incident devient le sujet ; les raisons de la colère disparaissent. C’est commode. Cela évite surtout de répondre.
La Tunisie connaît cette histoire. En 1968-1969, des étudiants et des militants de gauche, communistes, marxistes, trotskystes, sont arrêtés et jugés, certains condamnés à de lourdes peines allant jusqu’à quatorze ans de prison. Ils découvrent qu’un régime qui se dit moderne garde des idées qu’il vaut mieux ne pas exprimer trop haut.
Vingt ans plus tard, le décor change et l’ennemi aussi : dans les années 1990, ce sont les étudiants islamistes que le régime de Ben Ali prend pour cible. Arrestations, exclusions, surveillance, poursuites ; le syndicat étudiant qui leur est proche est suspendu puis dissous ; la présence policière devient familière dans les facultés.
Deux histoires, croirait-on. Pas tout à fait. Les idéologies diffèrent, le réflexe demeure : quand une partie de la jeunesse échappe au contrôle, le pouvoir ne cherche plus à la convaincre, il cherche à la neutraliser.
Rien ne justifie les arrestations massives, les mauvais traitements, les procès inéquitables, la mise sous surveillance d’une université entière. Le problème n’était pas l’idéologie des uns ou des autres. C’était la peur de perdre la main.
Ailleurs, les méthodes ont été plus meurtrières. À Soweto, en 1976, des écoliers protestent contre l’imposition de l’afrikaans dans l’enseignement ; la police tire, et le visage d’Hector Pieterson, douze ans, porté dans les bras d’un autre élève, devient l’une des images les plus terribles de l’apartheid.
À Tiananmen, en 1989, les chars entrent dans Pékin pour écraser un mouvement dont les étudiants étaient l’un des moteurs. En Iran, des étudiantes ont payé de l’arrestation et de la violence leur refus du contrôle imposé à leur corps.
Dans les vieilles démocraties, du moins ce qu’il en reste, la mécanique est moins brutale. Elle n’est pas plus élégante. On décourage par les poursuites, on épuise par les procédures, on caricature dans les médias, on amalgame les manifestants aux casseurs, on présente toute contestation comme une menace pour l’ordre public.
La violence est plus discrète, elle laisse moins de traces sur les corps. Elle en laisse dans les esprits.
Car ce que redoutent ces forces réactionnaires, ce n’est pas le désordre. C’est la lucidité.
Un jeune qui demande pourquoi est déjà encombrant : il tend un miroir à ceux qui ont fait leur paix avec l’injustice, et nul n’aime un reflet qui l’accuse.
L’histoire, d’ailleurs, a tranché. Ceux qui ricanaient hier des étudiants contre la guerre, contre la ségrégation, contre les dictatures, s’en réclament aujourd’hui avec une belle amnésie.
Une société qui réprime sa jeunesse ne protège pas l’ordre du jour : elle abîme son lendemain.
Quand un pays apprend à ses jeunes qu’il vaut mieux se taire que parler, il ne fabrique pas la paix. Il fabrique de la résignation. À l’inverse, tant que des jeunes se lèvent, rien n’est tout à fait perdu.
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