Ce qu’un État ne devrait jamais faire

Mercredi soir, dans le Tennessee, Christa Pike, 50 ans, condamnée à mort en 1995 pour le meurtre d’une amie, a survécu à son exécution. Des doses de produits censés être létales lui avaient été injectées, elle se trouve aujourd’hui en réanimation, sous assistance respiratoire. Christa souffrait de troubles bipolaires et de stress post-traumatique.

On pourrait considérer cela comme un simple fait divers américain, mais je ne le peux pas.

Les autorités pénitentiaires sont restées silencieuses sur l’incident, mais des informations ont filtré. Ceux qui ont exécuté la procédure n’étaient pas des médecins : il s’agissait de membres du personnel pénitentiaire. Les avocats de Pike parlent de « difficultés d’accès aux veines, veines rompues, Pentothal dégradé, absence de soins médicaux d’urgence lorsque les choses tournent mal, le tout sous un protocole gardé secret ». L’administration affirme avoir suivi « chaque étape du protocole ».

Voilà donc la machine à qui l’on confie le pouvoir de tuer, en secret et sans contrôle, dans un pays qui rêve de coloniser Mars.

Certes, la Tunisie n’est pas le Tennessee. Chez nous, on pendait, mais cela a cessé depuis 1991. Pourtant, la question nous concerne.
Après le viol de la jeune Yakin, des voix se sont élevées pour réclamer la mort des violeurs, et 85 % des Tunisiens considèrent cette peine juste pour les crimes les plus graves.
Prenons donc le temps de réfléchir sans s’invectiver, en nous demandant simplement quel est le but de la peine de mort.

Protéger ? Non.
La réclusion à perpétuité, bien que cruelle, écarte déjà le criminel de la société. Cela fait trente-cinq ans que la Tunisie n’exécute plus, le pays n’a pas sombré et ses 136 condamnés sont toujours derrière les barreaux.

Dissuader ? Non plus.
Les crimes les plus atroces sont souvent le résultat de maladies, impulsions, haine, addiction, délire ou panique, rarement d’un calcul réfléchi. Aucune étude n’a prouvé qu’elle décourage plus qu’une très longue peine.

Réparer ? Encore moins.
Elle promet aux familles un soulagement que l’exécution, des années après les faits, apporte rarement. Elle nous détourne de l’essentiel : ce qui aurait protégé Yakin, ce sont des enquêtes rapides, des peines réellement appliquées, une vraie protection des mineurs. La potence coûte moins cher qu’une politique publique, c’est là tout son attrait.

Il y a plus grave : elle ne frappe que les faibles. Partout où elle a été étudiée, elle touche les pauvres, les peu instruits, les fragiles psychiquement, ceux qui n’ont ni avocat ni relations. Or, deux Tunisiens sur trois jugent l’application de la loi inégale, et trois sur quatre pensent que les puissants restent impunis.

Quand la société réclame la sanction ultime, c’est un cri : qu’au moins une fois la loi s’applique. Mais ce cri s’adresse à une justice que cette même société juge défaillante. Peut-on lui confier le dernier mot alors qu’elle peut se tromper et n’est pas équitable ?

Reste l’argument religieux, le plus important.

Allah nous ordonne :

« مَن قَتَلَ نَفْسًا بِغَيْرِ نَفْسٍ أَوْ فَسَادٍ فِي الْأَرْضِ فَكَأَنَّمَا قَتَلَ النَّاسَ جميعا… » صدق الله العظيم

Peut-on imaginer qu’il y ait eu, ne serait-ce qu’une seule fois, une erreur, un innocent condamné à mort injustement ? Nous serions tous en faute, car la justice est rendue au nom du peuple tunisien. Et cette faute est irrattrapable, car la mort, une fois donnée, ne se reprend pas.

Une enquête bâclée, un expert qui se trompe, un juge influencé, des avocats incompétents, des expertises biaisées, cela arrive chaque jour avec les laissés-pour-compte, les incultes, les damnés de la terre, ceux dont la vie est une souffrance du début à la fin. Une injustice, une erreur de jugement peut toujours être réparée. Avec la mort, jamais.

Reste le principe du qiṣāṣ, où seule la famille de la victime peut pardonner. Le pardon peut dépendre d’une négociation, d’une somme d’argent. Mais si l’État exécute à sa place, en son nom, comme le prévoit le Code pénal tunisien, cette démarche n’est plus possible. L’État ne peut donc pas s’abriter derrière le principe du qiṣāṣ.

Les États modernes ont ôté aux clans le droit de pardonner mais aussi de se faire justice eux-mêmes pour mettre fin à la vendetta, en oubliant que la tradition elle-même place le pardon au-dessus de la vengeance.

Quant à l’argument de la loi de la majorité, certes c’est un argument fort, mais rappelons-nous que l’abolition a rarement été voulue par l’opinion. La majorité y est toujours hostile. Elle est venue de la mémoire de la violence d’État, et ceux qui ont connu les prisons de Bourguiba et de Ben Ali savent à quoi sert le pouvoir de tuer.

Notre pays, qui garde depuis 1991 cette arme sans s’en servir, a déjà commencé à y renoncer. Il lui reste à franchir le pas, et ce pas honorera ceux qui auront eu le courage de le faire. Notre société ne deviendra pas plus sûre parce qu’elle sait éliminer physiquement un criminel. Elle le sera quand elle saura punir sans se perdre dans la haine.

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