Mais quelle mouche a donc piqué Flavio Bolsonaro lors du second débat face à Lula, à la veille du scrutin brésilien, pour qu’il se moque ainsi d’un accident de travail survenu à l’âge de dix-sept ans, privant son adversaire de l’auriculaire gauche ? Est-ce un dérapage ou une stratégie consubstantielle aux dirigeants d’extrême droite ? On range trop volontiers les outrances des puissants parmi les accidents de parcours. C’est une erreur de lecture. Un dérapage est fortuit ; l’insulte répétée, elle, relève de la méthode. Or, toute méthode trahit une pensée profonde : l’autre n’existe pas.
Le mépris avant les coups.
La violence verbale est le premier visage du mépris de l’autre.
Relisez ces mots et laissez-vous sidérer : « microbes », « cellules cancéreuses », « apostats », « spéculateurs », « traîtres à la patrie », « déchets », « horde », « ordures », « pas des êtres humains », « bêtes féroces » ou encore « résidus du passé ».
Ils ont été prononcés, répétés à de multiples occasions. Étrangement, cette fange n’a pas choqué outre mesure au moment où elle s’est déversée.
C’est le lexique de la décharge, de l’étable, de la vermine. On dialogue avec un égal ; on n’insulte pas celui dont on reconnaît qu’il a un visage. L’injure ne vient pas après le mépris comme son écume : elle le forge, elle le diffuse, elle instille la cécité qui rendra tout le reste possible.
La leçon oubliée de l’Histoire
L’histoire a déjà parlé cette langue. En septembre 1920, à Pola, Mussolini décrétait qu’avec une race slave « inférieure et barbare », il fallait troquer la carotte pour le bâton.
Chez les nazis, la mécanique se montre plus nue encore. Julius Streicher publia Der Stürmer de 1923 à 1945. L’hebdomadaire, qui atteignit les 600 000 exemplaires en 1935, dégorgeait d’articles orduriers ; on le lisait en vitrine, sur les places, comme un avis public. Hitler en était un lecteur avide et prit sa défense contre ceux qui, dans son propre camp, tentaient de le faire taire.
À Nuremberg, Streicher n’avait tué personne de ses mains. Le tribunal l’acquitta du premier chef, mais le jugea coupable de crime contre l’humanité pour avoir prêché l’extermination dans ses colonnes ; il fut pendu en 1946. Les juges d’alors avaient compris ce que nos contemporains s’empressent d’oublier : la parole n’est pas l’ornement du crime, elle en est l’antichambre.
Rien ne serait plus facile, ni plus faux, que de proclamer l’identité absolue des époques. Trump n’est pas Hitler, Milei n’est pas Mussolini, et un tweet n’est pas un camp de concentration. Mais le mécanisme, lui, demeure immuable, articulé en trois temps :
D’abord, on nomme l’autre par ce qui n’est pas humain : déchet, horde, rat, parasite.
Puis, on rend pensable ce qu’on n’aurait pas osé concevoir : qu’on éradique le microbe, qu’on détruit le déchet, qu’on repousse la horde, qu’on écrase le rat.
Enfin, on rend permis ce que la conscience aurait refusé : l’arbitraire.
Le 30 septembre 2016, Rodrigo Duterte se disait « heureux de massacrer » trois millions de toxicomanes en invoquant la figure de Hitler. Trois mois après son accession au pouvoir, plus de 3 100 personnes, pour la plupart de simples usagers ou des trafiquants présumés, gisaient déjà au sol.
L’ensauvagement de nos démocraties
Ce poison de l’injure ne se limite plus aux tyrannies déclarées. Regardez nos démocraties : sous le fouet des algorithmes, la parole publique s’est ensauvagée jusqu’à la moelle. Quand un dirigeant traite ses opposants de la sorte, il ne fait pas de la politique, il piétine le sol même sur lequel nous tenons debout ensemble. Ce comportement le discrédite totalement, quel que soit son profil.
Employer ces qualificatifs biologiques ou orduriers, c’est signer l’aveu d’un mépris total, viscéral, absolu de la démocratie, pour l’autre et pour la moindre de ses opinions. On refuse d’écouter la pensée de celui qu’on a déjà relégué au rang de détritus.
Derrière ces éclats de voix se cache en réalité une immense détresse politique, une peur panique du débat. Quelle faiblesse pathétique, au fond, que celle de cet homme qui se lâche en se dissimulant derrière l’armure écrasante de l’immunité et du pouvoir d’État. Théoriquement, la fonction devrait élever ; chez certains, elle ne fait que révéler leur vraie nature.
La lâcheté du trône
Seuls les faibles insultent depuis un trône. C’est la lâcheté ultime du tyran : frapper un contradicteur désarmé avec la matraque des mots, au nom de l’État. Ce faisant, il foule aux pieds les règles élémentaires du vivre-ensemble et, plus grave encore, abîme la fonction dont il est le dépositaire éphémère.
Le mépris est le pivot de l’ensemble, parce qu’il dispense de justifier. Qui méprise n’a plus à convaincre, à écouter, ni même à regarder. Il lui suffit de congédier. La démocratie, au contraire, repose sur l’hypothèse pénible que l’adversaire pense, souffre et mérite réponse. Chaque fois qu’un dirigeant lui retire cette dignité en public, applaudi par une salle, c’est cette hypothèse qui recule.
Les régimes ne basculent presque jamais d’un coup dans l’horreur. Ils y glissent par le vocabulaire, bien avant la loi, bien avant la violence. Le mépris est la première des violences, et toutes les autres en sont les héritières. C’est pourquoi résister aux tyrans de demain commence par refuser leurs mots d’aujourd’hui. Car accepter l’insulte, c’est déjà consentir aux coups.
Votre commentaire