, , ,

« Je n’étais pas né » : l’histoire de France s’arrête-t-elle à l’état civil ?

Le 19 octobre, sur le plateau de LCI, une étudiante demande à David Lisnard, maire de Cannes, président de l’Association des maires de France et candidat à l’élection présidentielle, de rappeler ce qui s’est passé le 17 octobre 1961. La réponse tient en une phrase : « Non, mais je m’en fous, madame. J’en ai rien à cirer. J’étais pas né. » Quelques secondes plus tôt, il avait concédé que c’était « très grave », « dramatique », mais que c’était « en 61 ». Puis il a ajouté que ce n’était pas « son problème ».

Ce soir-là, des milliers d’Algériens, hommes, femmes, enfants, défilaient à Paris, pacifiquement, contre un couvre-feu qui ne visait qu’eux. Ils ont été matraqués, raflés, parqués, certains jetés dans la Seine. Le bilan reste débattu, des dizaines de morts au moins, peut-être davantage, pour une raison simple : l’État a mis trente ans à ne rien dire. L’ordre venait d’un préfet de police, Maurice Papon. Le même qui sera condamné en 1998 pour complicité de crimes contre l’humanité, pour son rôle dans la déportation des Juifs de Gironde. Retenons ce détail. Il suffit à ruiner l’argument.

Car « j’étais pas né » ne résiste pas à l’épreuve. Appliquons-le. Dirait-on « je m’en fous » de la rafle du Vél’ d’Hiv ? Des enfants d’Izieu ? Nul n’y songerait, et nul candidat ne survivrait à l’avoir dit. Ce n’est donc pas un principe, c’est un tri. La date de naissance n’exonère que pour les morts qui dérangent. Pour les autres, Clovis, Jeanne d’Arc, Verdun, elle n’a jamais empêché personne de se déclarer héritier. On ne reçoit pas l’histoire à la carte.

Personne ne demande à M. Lisnard d’être coupable. Karl Jaspers, puis Hannah Arendt, ont posé la distinction qui éclaire tout : la culpabilité est personnelle, la responsabilité est politique. On n’est pas coupable de ce qu’on n’a pas fait. On peut être responsable de ce dont on hérite. Et celui qui postule à diriger l’État postule à en assumer la continuité : l’État de 1961 est celui de 2026, même nom, mêmes archives, même préfecture de police. C’est ce qu’avait compris Jacques Chirac quand il reconnut, en 1995, que la France avait, un jour de juillet 1942, « accompli l’irréparable ». Il n’avait déporté personne. Il parlait pour une République qui n’avait pas changé de nom. Emmanuel Macron a qualifié en 2021 les crimes commis cette nuit-là d’« inexcusables pour la République », et l’Assemblée nationale a, en 2024, condamné le « massacre ». Le chef d’une collectivité qui se dit « rien à cirer » du passé de l’État qu’il brigue ne commet pas une maladresse. Il tient un programme.

Reste la question du mobile. Calcul ou conviction ? Nul ne lit dans les cœurs. Mais l’échange a eu lieu dans un débat sur les violences qui ont suivi les manifestations du 17 octobre dernier, après que l’intéressé avait critiqué la présence de drapeaux algériens. À quelques mois de 2027, il est tentant d’y voir un calcul : il existe un électorat pour qui la mémoire algérienne n’est pas une dette mais une facture, et la brutalité devient un argument de campagne. Si c’est une conviction, c’est plus grave encore : elle révèle une France où certains morts comptent et d’autres non. Dans les deux cas, le message est le même, et l’air du temps n’y change rien. Que cela « paie » ne dit rien de la valeur de la chose. Cela dit seulement ce qu’on est prêt à payer pour gagner.

On objectera que la question était une interpellation militante, que l’irritation est humaine, que refuser la « repentance » permanente est une position défendable. Elle l’est. On peut contester la façon de commémorer. On peut débattre de la place de la mémoire coloniale dans l’école. On ne peut pas, sans se disqualifier, revendiquer l’ignorance comme programme. Refuser la repentance, c’est une idée. Dire « je m’en fous », c’est un aveu.

Un pays ne se dirige pas avec l’état civil pour seule mémoire. Les noyés de la Seine n’avaient pas choisi d’avoir des petits-enfants qui, soixante-cinq ans plus tard, attendent encore qu’on prononce leur nom sans hausser les épaules. Gouverner, c’est accepter d’être né avant sa naissance.

Votre commentaire

Comments (

0

)