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Le soin, à l’épreuve de l’impuissance

Prendre soin est bien plus difficile que soigner. Cela exige de l’empathie, de l’humilité, un certain savoir-être et la capacité d’y mettre un peu de soi. On y laisse souvent beaucoup. Ce n’est pas donné à tout le monde et cela ne s’apprend pas dans les livres.

Nous, médecins, aimons soigner tant que nous espérons guérir, mais la véritable épreuve commence quand la guérison s’éloigne.

Que reste-t-il à faire quand la médecine a atteint ses limites, quand le corps résiste, quand la souffrance ne cède pas ?

Notre époque supporte mal ces questions ; elle ne regarde que la performance.

Elle croit aux solutions, aux protocoles, aux exploits.

Elle mesure ce qu’elle accomplit, beaucoup moins ce qu’elle laisse se défaire.

La maladie rappelle pourtant que le corps n’est pas une machine dont il suffirait de remplacer les pièces défectueuses.

L’être humain ne se résume pas à un empilement d’organes ou de fonctions.

Soigner, ce n’est pas toujours réparer. C’est d’abord écouter, comprendre et parfois accepter de ne pas pouvoir réparer, sans pour autant transformer cette impuissance en abandon.

Le soin, une affaire de pouvoir

Celui qui dépend d’un autre lui confie davantage que son corps : une part de sa liberté, de son intimité, parfois de sa dignité.

Un geste pressé, une parole condescendante, une décision prise sans lui ou un regard évasif : autant de façons d’ajouter l’humiliation à la souffrance.

On peut accomplir tous les actes nécessaires, réaliser des prouesses et pourtant manquer l’essentiel : reconnaître, derrière le malade, quelqu’un qui demeure un sujet, avec sa complexité, ses volontés, ses refus et ses silences.

Mais cette exigence ne peut reposer sur la seule bonté des soignants. On ne réclame pas une présence attentive à ceux à qui l’on refuse le temps d’être présents.

On ne compense pas le manque de moyens par des discours sur la vocation.

Le soin, une affaire politique

Il révèle la place que nous accordons à ceux qui ne produisent plus, ne décident plus seuls, ne suivent plus le rythme imposé aux autres ; ceux que les idéologues suprématistes et les régimes fascisants ont voulu éliminer de la société.

Une société se juge moins à la manière dont elle célèbre l’autonomie qu’à celle dont elle traite ceux qui l’ont perdue.

Ce sont eux qui, à travers leurs handicaps, nous apprennent à vivre. Ils sont des miroirs vivants pour ceux qui savent voir ce qu’ils voient.

Une vérité inconfortable

Prendre soin épuise, et ceux qui soignent ont aussi leurs limites. La sollicitude n’est pas une vertu magique. Elle hésite, se fatigue, parfois échoue. L’idéaliser, c’est rendre invisibles ceux dont on exige le dévouement.

Que signifie alors prendre soin ? Certainement pas donner un sens à la souffrance, encore moins prétendre qu’elle rend meilleur. Elle peut détruire, humilier, rester sans réponse. Le soin ne la justifie pas. Il tente seulement de ne pas lui ajouter l’indifférence.

Ne pas pouvoir guérir quelqu’un, ce n’est pas ne plus rien lui devoir.

Tout se joue là, dans la distance entre l’impuissance et l’abandon, dans ce qui demeure de notre responsabilité quand nous ne maîtrisons plus l’issue.

Le soin commence où notre pouvoir médical s’arrête, cette cruelle vérité que nous refusons d’admettre mérite d’être rappelée.

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