« La civilisation est le contact entre les êtres humains. »
Une phrase qui, en cette fin d’octobre 2026, sonne comme un avertissement.
Nous n’avons jamais disposé d’autant de moyens pour communiquer, voyager, échanger et connaître les autres. Et pourtant, nous semblons de plus en plus incapables de respecter l’autre, celui qui diffère de nous par la couleur de peau, de religion, l’origine géographique. Nous avons rapproché les continents, mais éloigné les consciences.
Que s’est-il passé ? Peut-être avons-nous fini par tout mesurer à l’aune de la valeur marchande. Le capitalisme sans limites et le libéralisme effréné ont progressivement transformé en marchandises ce qui devrait échapper au marché : la nature, le savoir, la santé, le travail, la dignité humaine et parfois la vie.
Implicitement nous avons admis qu’une vie ne vaut pas une autre.
Le profit est devenu une finalité, la seule, le bien commun une variable d’ajustement et la solidarité une dépense que l’on cherche à réduire. À force de tout vouloir posséder, nous avons oublié ce qui ne devrait appartenir à personne.
Les chiffres racontent le reste. En 2025, 65 conflits impliquant au moins un État ont été recensés, un record depuis 1946. Les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 887 milliards de dollars.
À la fin de l’année, près de 118 millions de personnes étaient déplacées de force. Nous consacrons des fortunes à perfectionner les moyens de nous détruire, tandis que les ressources nécessaires pour prévenir les catastrophes humaines et écologiques restent soumises aux arbitrages économiques.
Mais la guerre commence souvent avant les armes. Elle commence lorsqu’on cesse de voir dans l’autre un être humain.
La Palestine en donne une illustration tragique. Des populations civiles sont massacrées, déplacées, privées de leurs conditions élémentaires d’existence. Le droit international, patiemment construit pour opposer des limites à la puissance, se heurte aux intérêts et aux rapports de force. On le brandit contre ses adversaires, on l’oublie lorsqu’il contrarie ses alliés.
À force de ne plus le respecter, nous réinstallons une vieille règle : celle du plus fort.
Cette déshumanisation traverse toutes les sociétés sans exception.
Le racisme et la xénophobie progressent sur tous les continents. Il faut le dire sans détour : avoir été opprimé ne donne aucun droit à opprimer. Avoir subi le racisme ne vaccine pas contre le racisme. Et si la souffrance historique peut expliquer parfois les blessures ; elle ne peut, ne doit jamais justifier que l’on reproduise l’injustice.
Pendant ce temps, partout les démocraties reculent.
Les discours haineux prospèrent, les contre-pouvoirs sont fragilisés, les médias discrédités et l’étranger désigné comme responsable de difficultés dont les causes sont souvent ailleurs. Les politiciens qui prospèrent sur la peur ont une méthode simple : diviser les hommes pour éviter qu’ils interrogent les véritables responsables de leur déclassement. Ils désignent des ennemis là où il faudrait chercher des solutions.
Le numérique a facilité les rencontres mais pas le respect de l’autre, celui qui pense autrement, s’habille autrement, prie autrement, aime autrement. Au contraire il a plus souvent enfermé chacun dans ses certitudes.
Les algorithmes nous servent nos propres colères et nous dispensent de l’effort d’écouter. Nous communiquons davantage, mais nous nous comprenons moins.
Et nous faisons subir à la planète le même traitement qu’aux hommes : nous la considérons comme une réserve à exploiter. Les ressources s’épuisent, les écosystèmes se dégradent, le climat se dérègle. Les puissants, dont la responsabilité historique est considérable, tardent à assumer pleinement leurs obligations. Les générations futures hériteront des conséquences de notre avidité sans avoir participé à nos décisions.
Tout se tient. La marchandisation du monde, la compétition généralisée et le culte de la puissance finissent par réduire l’autre à un concurrent, un coût ou une menace. Ce qui ne rapporte pas devient secondaire ; ce qui dérange devient suspect ; ce qui est différent devient parfois indésirable.
Il est temps de nous ressaisir. De rejeter les discours politiques qui vivent de la haine, de la peur et de la désignation de boucs émissaires. De ne plus confondre autorité et brutalité, réussite et accumulation, liberté et absence de toute limite. Le marché n’est pas une morale, la puissance n’est pas un droit et la croissance ne peut tenir lieu de projet de civilisation.
Nous avons pourtant les moyens de faire autrement. Les connaissances, les technologies, les richesses et les capacités humaines n’ont jamais été aussi considérables. Ce qui nous manque n’est pas tant la possibilité d’agir que la volonté de remettre l’humain et le bien commun au centre de nos choix. Une prise de conscience qui s’impose à tous.
Cela suppose un changement de regard. Apprendre à reconnaître, dans le visage de l’autre, un être humain semblable à nous : avec ses préoccupations, ses angoisses, ses espoirs, ses ambitions pour lui-même et pour ses enfants. Qu’il soit Palestinien, Israélien, Tunisien, Européen, Américain, Africain ou d’ailleurs, il aspire fondamentalement aux mêmes choses : vivre dignement, protéger les siens et offrir un avenir à ceux qui viennent après lui.
C’est peut-être cela, au fond, la civilisation : comprendre que notre avenir ne se construira pas contre celui des autres. Nous ne transmettrons pas aux prochaines générations un monde meilleur en leur léguant nos haines, nos frontières mentales et une planète épuisée.
« La civilisation est le contact entre les êtres humains. » Ce contact n’est pas une simple proximité. C’est la reconnaissance d’une humanité commune et la volonté de la défendre.
Le feu ne s’éteint pas toujours dans le fracas. Il meurt aussi lentement, lorsque chacun se replie sur ses intérêts et que plus personne ne se sent responsable du sort des autres.
Il est encore temps de le ranimer. À condition de comprendre que le monde que nous voulons léguer à nos enfants commence par la façon dont nous regardons les autres aujourd’hui.
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