
Il arrive que les évidences aient besoin d’être rappelées. Non parce qu’elles auraient changé, mais parce que les circonstances finissent par les rendre méconnaissables.
En Tunisie, informer n’a jamais été aussi nécessaire, ni aussi difficile.
La chute à la 129e place du classement de Reporters sans frontières en 2025, les 149 agressions recensées en un an par le Syndicat national des journalistes tunisiens et l’emprisonnement de plusieurs journalistes et chroniqueurs, Mourad Zeghidi, Borhène Bsaïes, Sonia Dahmani, Chadha Hadj Mbarek, témoignent d’une dégradation préoccupante.
Mais au-delà du sort des journalistes, c’est le droit des citoyens à savoir, à comprendre et à questionner qui est menacé. Une société privée d’information indépendante finit par perdre les moyens de se défendre contre l’arbitraire.
Face à cette situation, la colère est légitime, mais elle ne suffit pas. Il faut aussi revenir aux fondamentaux.
En relisant Les Éléments du journalisme de Bill Kovach et Tom Rosenstiel, j’ai retrouvé neuf principes qui prennent aujourd’hui, dans notre pays, une résonance particulière. Non comme un catéchisme professionnel, mais comme une boussole.
1. La vérité comme exigence première
Le journaliste n’est pas propriétaire de la vérité. Il la recherche, la vérifie, la confronte et accepte de la corriger. C’est précisément cette démarche que les pouvoirs supportent mal lorsqu’ils préfèrent les certitudes officielles aux questions dérangeantes. Le décret-loi 54 fait peser une menace sur cette liberté en exposant le travail d’information à des poursuites. Pourtant, enquêter, douter et vérifier ne sont pas des délits. Ce sont les fondements du métier.
2. La loyauté envers le citoyen
Le journaliste ne travaille ni pour le pouvoir, ni pour l’opposition, ni pour un annonceur. Son seul engagement véritable est envers le public. Mais comment défendre cette indépendance lorsque la précarité économique menace les rédactions et que la survie de certains médias dépend de financements extérieurs ? L’indépendance éditoriale ne se proclame pas : elle exige aussi les moyens matériels d’exister.
3. Vérifier avant de publier
À l’heure où les réseaux sociaux transforment chaque rumeur en information et chaque indignation en événement, le journaliste doit rester fidèle à sa méthode : recouper, documenter, contextualiser. Publier vite n’est pas nécessairement informer. La vitesse fait le succès du buzz ; elle ne garantit jamais la vérité.
4. L’indépendance d’esprit
Avoir des convictions n’interdit pas d’être journaliste. Mais les convictions ne doivent jamais devenir des œillères. Le journaliste doit pouvoir exercer son esprit critique envers tous, y compris ceux dont il partage les idées. Dès qu’il devient le porte-voix d’un homme, d’un parti ou d’une faction, il abandonne une part essentielle de sa liberté.
5. Être un contre-pouvoir sans devenir un procureur
La presse doit surveiller le pouvoir, enquêter sur ses décisions et demander des comptes. Cette fonction devient vitale lorsque les institutions et la justice subissent des pressions. Mais critiquer n’est pas condamner. Le contre-pouvoir doit s’appuyer sur des faits, des preuves et une rigueur irréprochable, jamais sur le procès d’intention.
6. Préserver le débat public
Une presse libre n’est pas un ring où s’affrontent des camps irréconciliables. Elle doit permettre la confrontation des idées, faire entendre les désaccords et donner une place aux voix marginalisées. Donner la parole ne signifie toutefois pas mettre toutes les affirmations sur le même plan : le débat exige aussi le discernement et la vérification.
7. Rendre le complexe intelligible
Expliquer une crise économique, le chômage des jeunes ou le délabrement des services publics ne consiste pas à aligner des chiffres. Il faut leur donner un sens, raconter leurs conséquences humaines et éclairer les mécanismes qui se cachent derrière les discours. Informer, c’est aussi rendre compréhensible ce qui, autrement, resterait inaccessible.
8. Faire entendre tout le pays
La Tunisie ne se résume ni aux salons de Tunis, ni aux communiqués officiels, ni aux cercles du pouvoir. Elle est aussi faite de régions oubliées, de jeunes sans perspectives, de travailleuses rurales et de citoyens confrontés à la défaillance des services publics. Un journalisme qui ne regarde que les élites finit par ne plus voir le pays.
9. Ne jamais déléguer sa conscience
Aucune consigne, aucune pression hiérarchique ou politique ne devrait dispenser le journaliste de sa responsabilité personnelle. En Tunisie, ceux qui continuent d’enquêter, de vérifier et de signer leurs articles malgré les menaces rappellent que le journalisme est aussi une affaire de courage et de conscience.
Ces neuf principes ne suffiront pas à sauver ce qui reste debout de la presse tunisienne.
Elle a besoin d’un cadre juridique qui protège l’investigation, d’une justice indépendante et d’un modèle économique qui garantisse son autonomie. Mais elle a aussi besoin d’une prise de conscience collective.
Car la liberté de la presse n’est pas une revendication corporatiste. Ce n’est pas le privilège de ceux qui écrivent, mais le droit de ceux qui ont besoin de savoir. Quand un journaliste est empêché de poser une question, c’est le citoyen qui perd le droit d’obtenir une réponse. Quand une enquête est étouffée, c’est une part de la réalité qui disparaît.
Le jour où la presse renonce à regarder le pouvoir, le pouvoir finit par ne plus avoir à se justifier devant personne.
Et c’est alors toute la Tunisie qui entre dans les ténèbres.
Votre commentaire