Stephen Miller : l’islamophobie au pouvoir, Israël en ligne de mire et l’Amérique en question

Le 9 novembre, Stephen Miller doit prendre ses fonctions de chef de cabinet de la Maison-Blanche. Donald Trump l’a annoncé le 6 novembre, au lendemain de la défaite électorale des républicains aux élections de mi-mandat.
Un choix qui n’a rien d’anodin.

Au moment où les électeurs sanctionnent sa politique, Trump confie les clés de son administration à un idéologue fasciste, ouvertement islamophobe, xénophobe, suprémaciste blanc.
Les potentats arabes et musulmans ne réagiront pas et n’exprimeront aucune réserve.
Le « Serviteur des Deux Saintes Mosquées », les MBS et MBZ, les dictateurs et les autres feront semblant de ne rien voir. Ce n’est pas nos affaires diront-ils.
Ils continueront à afficher des fronts estampillés et une ferveur religieuse devant leurs peuples, tout en recevant les ordres du maître qui les dépouille et dicte leur politique et à qui ils doivent surtout leur survie.

Certes l’administration Trump sera moins libre d’agir avec la nouvelle composition du sénat et de la chambre des représentants mais le président garde la main sur la politique étrangère.
Pour comprendre ce que cette nomination représente comme dangers pour la région et comme insulte à l’islam et aux musulmans, il faut rappeler ce qu’est Stephen Miller et ce qu’il prône comme projets.

Il n’est pas seulement l’homme du Muslim ban, des expulsions massives et de la séparation des familles. Il est aussi l’un des artisans d’une vision du monde dans laquelle la force tient lieu de droit, l’islam devient une menace civilisationnelle et les revendications palestiniennes sont privées de leur légitimité politique.

Son parcours dessine une cohérence. Mais c’est surtout l’étendue de son pouvoir actuel qui doit inquiéter.

Une histoire familiale retournée contre les autres

Miller est né en 1985 dans une famille juive de Californie. Ses ancêtres maternels ont fui les pogroms de l’Empire russe pour trouver refuge aux États-Unis. Il y a quelque chose de profondément troublant dans cette histoire : l’homme qui fait aujourd’hui de l’exclusion des étrangers un programme politique descend d’une famille qui a précisément connu la nécessité de fuir les persécutions et de trouver une terre d’accueil.

Il ne s’agit évidemment pas de lui reprocher ses origines, mais de constater la contradiction entre une mémoire familiale marquée par l’exil et une politique qui transforme l’étranger en suspect permanent.

Cette contradiction n’est pas une simple ironie biographique. Elle prend un sens politique lorsqu’on examine la manière dont Miller construit ses ennemis.

L’islamophobie son obsession

Cette orientation ne date pas de son arrivée à la Maison-Blanche.

En 2007, alors qu’il est étudiant à Duke, Miller participe au Terrorism Awareness Project, une initiative du David Horowitz Freedom Center qui organise sur les campus des campagnes de sensibilisation à l’« islamofascisme ». Le vocabulaire est déjà révélateur. Il ne s’agit plus de combattre des organisations terroristes ou des idéologies extrémistes, mais de construire une représentation globale de l’islam comme menace.

La distinction entre islam, islamisme politique et terrorisme s’efface progressivement. Une religion entière se retrouve dans le box des accusés.

En 2019, le Southern Poverty Law Center révèle l’existence de plus de 900 courriels échangés entre Miller et des responsables de Breitbart entre 2015 et 2016. Ces messages documentent ses références à des publications et à des sources issues des milieux nationalistes blancs, anti-immigration et hostiles aux musulmans. Ils éclairent les références idéologiques qui ont accompagné la construction de sa politique migratoire.

Ce ne sont donc pas seulement ses adversaires qui lui prêtent une hostilité à l’égard des musulmans. Ses propres échanges fournissent des éléments documentés à l’appui de cette accusation.

La suite est connue : Miller devient l’un des principaux architectes du Muslim ban de 2017, puis de la politique de séparation des familles à la frontière. Au cours du second mandat de Trump, son influence s’étend à l’ensemble de l’appareil administratif et sécuritaire.

Il faut comprendre le mécanisme : lorsqu’on installe durablement l’idée qu’une population représente une menace en raison de son identité, on finit par rendre acceptables des mesures qui seraient autrement jugées incompatibles avec les principes démocratiques.

De la question palestinienne à l’Islamophobie : une stratégie

C’est ici que le portrait de Miller prend une dimension géopolitique.

Son rapport à Israël et à la Palestine ne peut pas être analysé comme un simple dossier diplomatique supplémentaire. Il s’inscrit dans une vision du monde où les rapports de force priment sur les droits, où la sécurité d’un allié est considérée comme une priorité stratégique et où les aspirations politiques des populations arabes et musulmanes sont trop facilement réduites à des problèmes de sécurité.

Il serait réducteur de prétendre que toute sa politique pro-israélienne découle mécaniquement de son islamophobie. Mais il serait tout aussi naïf de ne pas voir la compatibilité entre ces deux dimensions de son idéologie.

La question palestinienne en fournit une illustration particulièrement brutale.

Lorsque Donald Trump évoque, en février 2025, la prise de contrôle américaine de Gaza et le déplacement de sa population, il ouvre la voie à une conception du territoire palestinien qui fait presque disparaître ses habitants en tant que sujets politiques. Les projets étudiés par la suite au sein de l’administration envisagent même la relocalisation temporaire de l’ensemble de la population de Gaza et la mise en place d’une administration extérieure de longue durée.

Le Washington Post a documenté l’existence de ces projets, dont un plan de tutelle américaine pouvant durer dix ans. Il serait toutefois abusif d’attribuer personnellement à Miller la rédaction de ce document sans preuve. Ce qui importe ici, c’est le cadre politique dans lequel ces propositions ont pu être envisagées : Gaza devient un territoire à administrer, à transformer et à réorganiser, plutôt qu’une terre dont les habitants disposent de droits politiques inaliénables.

Où sont les Palestiniens dans cette équation ? Où est leur droit à disposer d’eux-mêmes ? Où est leur avenir politique ?

Le problème n’est pas seulement le soutien américain à Israël. Les États-Unis ont toujours entretenu une relation stratégique privilégiée avec cet État. Le problème, c’est la disparition progressive de toute distance critique entre les intérêts d’un gouvernement israélien et les choix de Washington.

La sécurité d’Israël est son obsession. Elle lui sert de prétexte pour diaboliser, à la moindre occasion, la question palestinienne.

La guerre contre l’Iran : le terrain d’expression d’une doctrine

La guerre contre l’Iran a donné à cette vision du monde une nouvelle dimension.

Miller n’est pas un observateur extérieur du conflit. Il a publiquement défendu les frappes américaines et israéliennes. En mars 2026, il présentait sur Fox News l’opération militaire américaine comme une annihilation des capacités iraniennes, saluant notamment la coordination avec Israël et la destruction de la structure militaire et politique du régime.

Il ne s’est pas contenté de justifier l’intervention. Il en a construit le récit : celui d’une Amérique qui retrouve sa puissance, frappe ses ennemis et impose sa volonté.

Sa conception des relations internationales avait déjà été formulée sans détour : « Nous vivons dans un monde gouverné par la force, la puissance et le pouvoir. »

Cette phrase résume une philosophie politique. La négociation devient secondaire, le droit international une considération accessoire et la puissance militaire l’instrument privilégié de règlement des conflits.

La guerre contre l’Iran a ainsi offert à Miller l’occasion de donner une traduction concrète à cette doctrine. Elle a permis de présenter la confrontation avec un État musulman comme une démonstration de puissance américaine, tout en inscrivant l’action militaire dans une coordination étroite avec Israël.

Il faut néanmoins distinguer les faits des interprétations : rien ne permet d’affirmer que Miller a décidé, à lui seul, l’entrée en guerre des États-Unis. Les décisions militaires relèvent du président et d’un ensemble de responsables politiques et militaires. Reuters rapporte par ailleurs qu’il aurait exprimé des réserves sur la prolongation du conflit. Soutenir les frappes et souhaiter une guerre sans fin ne sont pas nécessairement la même chose.

Mais une question demeure : cette guerre a-t-elle été pensée exclusivement à partir des intérêts stratégiques américains ? Et jusqu’où les objectifs israéliens ont-ils pesé dans la définition des objectifs de Washington ?

Ce sont des questions légitimes, d’autant que Miller appartient au cercle restreint des conseillers qui ont contribué à façonner la politique étrangère de Trump.

Un pouvoir qui dépasse largement l’immigration

L’erreur serait de continuer à présenter Miller comme un spécialiste de l’immigration devenu chef de cabinet par fidélité personnelle au président.

Son pouvoir s’est considérablement élargi. Il intervient dans la coordination de plusieurs administrations, la politique migratoire, les relations avec le département d’État et les grandes orientations internationales de la Maison-Blanche.

Son influence s’est notamment manifestée dans les dossiers du Venezuela et du Groenland, ainsi que dans la politique américaine à l’égard de l’Iran.

PBS a documenté l’extension de son champ d’action et le poids considérable qu’il a acquis au cours du second mandat de Trump. Il est devenu bien davantage qu’un conseiller chargé de rédiger des discours : un organisateur de la politique présidentielle et un homme de confiance capable de faire passer ses orientations de l’idéologie à l’administration.

Son arrivée à la tête du cabinet présidentiel consacre cette évolution.

Ce qui se joue est donc plus vaste que la nomination d’un responsable partisan. C’est l’installation au centre de l’État américain d’un homme qui considère les limites institutionnelles, les contre-pouvoirs et les compromis diplomatiques comme autant d’obstacles à surmonter.

Au service de l’Amérique ? Vraiment ?

La question mérite d’être posée sans faux-semblants.

Stephen Miller travaille pour le président des États-Unis. Rien ne permet d’affirmer qu’il serait l’agent d’un gouvernement étranger ou qu’il agirait sur instruction d’Israël. Confondre convergence idéologique et subordination serait une faute.

Mais cette précaution ne doit pas empêcher d’interroger ses choix politiques.

Lorsqu’un conseiller américain défend des orientations qui rejoignent systématiquement les priorités du gouvernement israélien, soutient une confrontation militaire dont les conséquences dépassent largement la sécurité immédiate des États-Unis et contribue à marginaliser les droits politiques des Palestiniens, il est légitime de demander où s’arrête la solidarité stratégique et où commence la confusion des intérêts.

L’Amérique a-t-elle intérêt à s’enfermer dans une confrontation régionale dont elle supporte les coûts humains, militaires, diplomatiques et économiques ? A-t-elle intérêt à laisser sa politique au Moyen-Orient se confondre avec les objectifs d’un gouvernement étranger, quel qu’il soit ? Et peut-elle encore prétendre défendre un ordre international fondé sur des règles lorsqu’elle accepte que la force décide seule du sort des peuples ?

Au fond, Stephen Miller incarne une conception du pouvoir dans laquelle l’ennemi est indispensable à la cohésion politique : le migrant à l’intérieur, le musulman dans l’imaginaire civilisationnel, le Palestinien dans l’ordre régional, l’Iranien dans la confrontation militaire, le juge ou le journaliste lorsqu’ils contestent le pouvoir.

Les figures changent. Le mécanisme demeure : désigner, exclure, délégitimer, puis frapper.

Trump vient de lui confier l’une des fonctions les plus puissantes de l’exécutif américain. Il ne promeut pas un simple collaborateur. Il consacre un homme qui a fait de l’exclusion une méthode de gouvernement et de la force une doctrine politique.

La question n’est donc plus seulement de savoir ce que Stephen Miller pense de l’islam, des migrants ou des Palestiniens. Il s’agit de savoir jusqu’où il peut entraîner la première puissance mondiale dans une vision du monde où les droits des uns deviennent négociables au nom de la sécurité des autres.

La lâcheté, l’illégitimité des régimes arabes lui ouvre toutes les portes et c’est peut-être là le véritable danger.

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