Le constat : une tragédie nationale
La plus grande erreur en matière de gestion du secteur de la santé en Tunisie est d’avoir confondu la santé avec la maladie. Nous avons construit un système hospitalo-centré, obsédé par l’acte curatif, alors que la santé est d’abord un état, un droit, une prévention, un engagement collectif. Cette confusion entretenue depuis les années 80 a engendré des décennies de politiques erronées : budgets aspirés par l’urgence, prévention sacrifiée, médecine de première ligne abandonnée, et système épuisé par des maladies qui auraient pu être évitées. Et tant que cette équation restera inversée, aucune réforme ne tiendra.
La santé tunisienne vit une dérive silencieuse, au point où l’on se demande si des solutions existent ? Tandis que les inaugurations de scanners se transforment en cérémonies politiques soigneusement mises en scène, les hôpitaux se dégradent, les services manquent de tout, et des patients continuent de souffrir et parfois mourir faute de pouvoir payer quelques dizaines de dinars. Ce décalage entre la communication officielle et l’effondrement réel du système n’est pas seulement une faillite technique : c’est une faillite morale.
Mes trente-quatre années d’expérience dans ce secteur, je constate une accélération brutale de la crise. Depuis 2011, seize ministres se sont succédé, trop souvent dépourvus de vision, sans programme clair et condamnés à gérer en urgence un système rongé par les corporatismes, les tensions syndicales et les ingérences politiques. Par quel miracle on aurait pu transformer un secteur aussi complexe et gangréné en quelques mois à peine ? Avec du recul trois axes de travail pourraient redresser la barre.
Le chemin ignoré : le Dialogue sociétal pour la santé
Pourtant, une voie de réforme existe. En 2014, le Dialogue sociétal pour la santé — un travail colossal mené avec l’appui d’experts tunisiens et internationaux, salué par l’OMS comme modèle régional — avait produit une vision stratégique claire, fondée sur un diagnostic partagé et des priorités consensuelles. Des milliers de kilomètres parcourus, des centaines d’heures d’écoute, des engagements citoyens : jamais la Tunisie n’avait disposé d’une feuille de route aussi solide.
Ce document a été abandonné, sacrifié sur l’autel de l’ego d’un ministre qui pensait ne pas être éphémère. Depuis, la politique de santé navigue à vue, oscillant entre symboles, annonces improvisées et absence totale de perspective.
La dérive systémique : l’activité privée dans les hôpitaux publics
Parmi les maladies structurelles du système, l’une est devenue un véritable cancer : la généralisation incontrôlée de l’activité privée au sein des hôpitaux publics, en particulier universitaires. Ce dispositif, conçu à l’origine pour retenir les compétences, a dérivé en un système parallèle, opaque et prédateur. Ses effets sont ravageurs :
• Pour le patient : il est progressivement orienté vers un parcours payant, ce qui creuse les inégalités d’accès aux soins et nourrit une médecine à deux vitesses.
• Pour l’enseignement : l’acte privé, plus rentable, détourne les enseignants de leur mission académique, laissant les étudiants et résidents livrés à eux-mêmes.
• Pour le système : ressources, salles et matériel publics sont utilisés pour une activité lucrative, tandis que la Caisse d’assurance-maladie finance des actes relevant normalement du service public.
On ne peut supprimer ce dispositif par décret sans provoquer une fuite massive des compétences. Mais on ne peut plus laisser prospérer un système qui siphonne les ressources du public au profit du privé. La régulation devient une exigence nationale : transparence des revenus, séparation stricte des espaces, contrôle indépendant, quotas, évaluation annuelle.
La solution fondatrice : réactiver le Conseil supérieur de la santé
Aucune réforme profonde ne pourra aboutir si le ministère de la Santé demeure seul aux commandes d’un secteur façonné par l’éducation, l’environnement, l’agriculture, les finances, la recherche ou encore la politique industrielle. La santé est un enjeu transversal ; elle exige une gouvernance transversale.
D’où la nécessité absolue de réactiver le Conseil supérieur de la santé, placé sous la présidence de la Cheffe du Gouvernement.
Ce choix répond à trois impératifs :
1. Briser les silos ministériels : la santé ne dépend pas d’une seule administration. Le Conseil permet l’action interministérielle, seule capable de traiter les causes structurelles de la crise.
2. Donner une autorité politique forte : présidé par la Cheffe du Gouvernement, le Conseil n’est plus un organe consultatif, mais une instance décisionnelle imposant des priorités obligatoires.
3. Assurer la continuité : alors que les ministres se succèdent en moyenne tous les 18 mois, le Conseil garantit la stabilité d’une vision nationale à long terme.
Un agenda immédiat pour sortir de l’ornière
Dès son installation, le Conseil pourrait traiter les urgences les plus critiques :
• La crise chronique des urgences hospitalières.
• La régulation stricte de l’activité privée intra-hospitalière.
• La pénurie récurrente de médicaments.
• La réforme du financement de la santé et de la CNAM.
• La modernisation de la carte sanitaire.
Du discours à l’action
La santé n’est ni un marché ni un instrument de communication politique. C’est le cœur battant de la société, le garant de sa cohésion, le socle invisible de son développement. En Tunisie, ce cœur bat encore, mais il bat mal. Sa survie dépend d’un choix politique fondateur : corriger le malentendu originel entre santé et maladie, mettre fin à la gestion au jour le jour et reconstruire une gouvernance solide, anticipatrice et légitime.
Réactiver le Conseil supérieur de la santé n’est pas une réforme administrative. C’est une décision historique. C’est le geste courageux qui peut redonner confiance aux soignants, dignité aux hôpitaux et espoir aux citoyens. C’est, tout simplement, la condition de notre survie collective.
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