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La viande et le salaire : chronique d’un pays où les prix ont cessé de demander la permission

Le matin, le café… et la normalisation de l’invivable

Tous les matins, des milliards d’êtres humains se lèvent dans un monde qui continue de se raconter la même histoire : celle du progrès, de la croissance, de l’amélioration générale des conditions de vie. 

Chez nous, on se lève, on regarde son téléphone, on paie ce qu’on peut, on renonce à ce qu’on ne peut plus se permettre, et l’on appelle cela « la vie normale ».

Mais cette normalité a quelque chose d’étrange : elle exige de plus en plus d’efforts pour de moins en moins de résultats. 

Travailler davantage ne garantit plus de vivre mieux. 

Parfois, cela garantit seulement de survivre sans trop s’effondrer. Et dans ce décalage silencieux entre l’effort et la récompense, une question finit par s’imposer : et si ce système n’était pas simplement imparfait, mais structurellement déséquilibré ?

Les faits qui parlent plus fort que les discours

Il existe des données qui ne commentent pas le monde : elles le dénoncent. En cette veille d’Aïd, le prix du kilogramme de viande de mouton pourrait à lui seul réveiller ceux qui continuent de nier l’évidence, sans oublier les donneurs de leçons qui rappellent que nul n’est obligé de manger de la viande. Cela se passe de commentaires.

Entre 1980 et 2025 en Tunisie, l’évolution du SMIG et du prix de la viande de mouton raconte une histoire d’une brutalité silencieuse. Le salaire minimum mensuel passe d’environ 55 dinars à 520 dinars, soit une multiplication par 9,5. Le prix du kilo de viande de mouton passe de 2,5 dinars à 60 dinars (encore faut-il le trouver à ce prix), soit une multiplication par 24.

Entre ces deux courbes se dessine une vérité simple : en 1980, un SMIG permettait d’acheter environ 22 kg de viande. En 2010, encore 25,6 kg. En 2025, à peine 8,7 kg. 

En quinze ans seulement, le pouvoir d’achat en viande rouge s’est effondré d’environ 66 %.

Ce n’est ni une fluctuation conjoncturelle ni une simple inflation. C’est une reconfiguration du réel. Le salaire avance, les prix s’envolent, et entre les deux, le niveau de vie recule.

Le paradoxe central : une croissance qui appauvrit

On a longtemps expliqué que la croissance économique finit toujours par bénéficier à tous. Mais ici, quelque chose résiste à la théorie. Le SMIG a été multiplié par presque dix en quarante-cinq ans, tandis que le prix de la viande a été multiplié par vingt-quatre. Ce déséquilibre n’est pas marginal : il touche un produit simple, élémentaire, presque universel dans l’imaginaire social.

Quand un aliment de base devient trois fois plus inaccessible que le salaire n’augmente, ce n’est plus un problème de marché. C’est un problème de structure.

Le capitalisme périphérique : quand l’économie fabrique des écarts

La Tunisie n’est pas un laboratoire du capitalisme pur, mais celui du capitalisme périphérique. Un système où les prix sont largement indexés sur des marchés mondialisés, tandis que les revenus restent localement contraints. Une économie où la production intérieure est insuffisante, où la valeur ajoutée est captée en amont et en aval, et où l’intermédiation devient souvent plus rentable que la production elle-même.

Dans un tel modèle, l’économie ne produit pas seulement des biens, elle produit des écarts : entre ceux qui fixent les prix et ceux qui les subissent, entre les zones intégrées et les périphéries reléguées, entre une minorité connectée et une majorité ajustée. Le résultat est connu : une société où travailler ne protège plus de l’appauvrissement.

La vie comme arbitrage permanent

Quand le salaire ne permet plus d’accéder aux biens essentiels, la structure même de la vie quotidienne se transforme. On ne consomme plus, on arbitre. On ne choisit plus, on renonce. On ne planifie plus, on compense.

Le passage de 22 kg de viande à 8,7 kg n’est pas seulement un chiffre : c’est une réduction du champ des possibles. Et cette réduction finit par devenir une habitude mentale. À force de renoncer, on anticipe le renoncement. À force d’ajuster, on finit par s’ajuster soi-même.

Le coût invisible : fatigue sociale et désaffiliation

Il existe une violence économique visible, celle de l’inflation, de la baisse du pouvoir d’achat et de la hausse des prix. Et il existe une violence plus discrète, presque silencieuse : celle qui transforme la vie sociale elle-même.

Quand tout devient plus cher plus vite que les salaires n’augmentent, les solidarités se fragilisent, les projets s’éloignent, les horizons se raccourcissent et la corruption devient une pratique ordinaire. Le problème n’est plus seulement matériel, il devient anthropologique. On ne vit plus dans un monde d’opportunités différenciées, mais dans un monde de contraintes généralisées.

Le pays qui produit moins qu’il ne paie

La question n’est pas seulement celle du pouvoir d’achat, mais celle de la souveraineté économique réelle. Une économie dépendante, importatrice et exposée aux chocs extérieurs voit ses prix essentiels dictés ailleurs. Dans ces conditions, même une augmentation des salaires ne suffit pas à compenser la dynamique des prix.

Le paradoxe est alors total : les revenus augmentent nominalement, mais la capacité réelle de consommation baisse. L’économie devient une machine à redistribuer la rareté.

Quand la viande devient un indicateur politique

On pourrait croire qu’il s’agit d’un détail alimentaire. Mais dans les sociétés où les protéines animales constituent un marqueur de stabilité sociale, la viande devient un indicateur politique.

Ce que révèle cette trajectoire, ce n’est pas seulement une hausse des prix, mais une transformation du rapport à la vie matérielle. Quand un salarié ne peut plus accéder à des biens autrefois ordinaires, la question cesse d’être économique pour devenir sociale : qu’est-ce qu’une société qui travaille davantage mais consomme moins ?

Les faits racontent une autre histoire : celle d’un système capable de produire de la croissance sans garantir la redistribution, capable d’augmenter les chiffres sans améliorer les vies.

Dans ce cadre, une contradiction devient visible : la croissance ne protège pas, le travail n’assure plus, la productivité ne suffit pas, et la promesse d’ascension sociale se fissure.

Une société sous tension : quand les chiffres deviennent des corps

Derrière les courbes, il y a des corps. Des corps qui mangent différemment, des corps qui renoncent, des corps qui s’adaptent à la contrainte.

Le chiffre le plus important n’est pas celui du SMIG ou du prix du kilo de viande, mais celui du vécu quotidien : la manière dont une société ajuste progressivement son idée du « normal ».

La vraie question n’est pas économique

Au fond, cette histoire n’est pas celle de la viande. Elle est celle d’un dérèglement profond entre le travail et la vie.

Quand un salaire augmente neuf fois mais que les biens essentiels augmentent vingt-quatre fois, ce n’est plus une question de politique économique. C’est une question de cohérence sociale.

Et peut-être, plus profondément encore, une question civilisationnelle : combien de déséquilibres une société peut-elle absorber avant de commencer à douter de sa propre promesse ?

Avec ou sans viande, Aidekoum Mabrouk

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