Une scène ancestrale
Depuis des lustres, chaque année, au matin de l’Aïd el-Kebir, après la prière de l’Aïd, des milliers d’enfants se réveillent avec une vérité que les adultes ont soigneusement emballée sous le mot « fête » : l’amour peut aussi tenir un couteau.
Dans les cours, les villages ou les quartiers populaires, l’animal est encore chaud. La veille, il avait une présence presque familière. On le caressait, on le nourrissait, parfois on lui parlait. Puis le matin venu, il bascule dans une autre grammaire : celle de la mise à mort. Tout l’univers construit autour de lui, le foin, les bêlements, les jeux des enfants, s’effondre soudainement.
L’enfant découvre alors quelque chose que les adultes ont appris à dissimuler derrière les rites : la tendresse peut cohabiter avec la violence. La caresse peut précéder le couteau sans contradiction apparente.
Autour de lui, les préparatifs de la fête s’organisent avec une précision joyeuse. Les marchés de moutons s’installent dans les villes, les familles calculent, négocient, s’endettent parfois dans un silence digne. Mais sous cette agitation familière se rejoue quelque chose de plus ancien qu’une tradition : une scène où se croisent le sacré, l’argent, la violence et cette étrange nécessité humaine de donner un sens à ce qu’on abat.
L’enfant, lui, regarde encore.
Et puis il y a les autres : les enfants qui n’auront pas de mouton.
Ce jour-là, ils deviennent presque invisibles. Ils parlent moins. Ils évitent parfois de sortir. Ils regardent les autres célébrer une abondance à laquelle ils n’ont plus accès.
Avec un kilogramme de viande à 70, parfois 75 dinars, certaines familles n’auront même plus droit à un simple méchoui. Pas de mouton. Parfois même pas de viande.
Et pourtant, on parle peu d’eux.
Comme si la pauvreté devait rester discrète jusque dans les jours sacrés. Comme si l’exclusion devenait plus acceptable lorsqu’elle se déroule derrière des portes fermées. Dans beaucoup de familles, ce n’est pas seulement l’absence du mouton qui fait souffrir, mais le sentiment de regarder la fête depuis l’extérieur.
Car l’Aïd n’est pas qu’un rituel religieux. C’est aussi un rite d’appartenance sociale.
Pourquoi les sociétés sacrifient
Le prophète Ibrahim a failli sacrifier son fils Ismaël, n’eût été l’intervention divine de dernière seconde. Mais au-delà du récit religieux, le sacrifice n’a rien d’un simple vestige archaïque. C’est une technologie sociale ancienne : produire du lien en organisant collectivement la mort d’un animal.
Hubert et Mauss l’avaient montré : le sacrifice transforme une violence en cohésion. René Girard ira plus loin : les sociétés déplacent leur violence interne vers une victime afin d’éviter de se déchirer elles-mêmes.
Tuer ensemble, c’est survivre ensemble.
Mais ce pacte repose sur une condition fragile : croire ensemble à ce que l’on fait. Or cette croyance s’effrite. Non parce que nous serions devenus moralement supérieurs, mais parce que nous sommes devenus incapables de regarder ce que nous continuons pourtant à accomplir.
La modernité hypocrite
La modernité adore les scandales visibles. Elle s’indigne du mouton égorgé dans une cour, mais détourne le regard des chaînes industrielles où des milliers d’animaux sont abattus chaque jour dans un silence parfaitement organisé.
Derrida avait nommé cette dissonance : une civilisation qui fonde sa prospérité sur la mise à mort animale tout en effaçant méthodiquement les traces du meurtre.
Nous avons simplement déplacé le problème. Le couteau est devenu machine, le sang est devenu logistique, la violence est devenue invisible.
Celui qui condamne l’égorgement traditionnel consomme pourtant quotidiennement une viande issue d’une violence industrielle, propre, administrée, désinfectée. La différence n’est pas morale. Elle est esthétique.
La modernité n’a pas supprimé la violence. Elle l’a rendue présentable.
Mais une autre hypocrisie apparaît désormais : celle des classes favorisées demandant avec mépris pourquoi les familles modestes continuent à se ruiner pour un mouton.
La question semble rationnelle. Elle ignore pourtant l’essentiel.
Un mouton ou la dignité sociale
Dans beaucoup de quartiers, ne pas acheter de mouton signifie ne pas participer à ce qui reste vécu comme une évidence collective. Cela signifie subir le regard des autres, expliquer aux enfants pourquoi eux resteront à l’écart pendant que leurs camarades célèbrent.
Les sociétés ne fonctionnent pas seulement avec des calculs économiques. Elles fonctionnent aussi avec la dignité, l’honneur, le regard social.
Le mouton n’est donc pas seulement un animal. Il devient une preuve d’existence sociale. Une manière de dire : nous sommes encore là.
C’est ici que l’Aïd révèle une autre violence, moins spectaculaire mais plus profonde : celle du déclassement silencieux. Une fête censée produire du lien finit parfois par fabriquer de la dette, du stress et de l’humiliation.
La solidarité existe, bien sûr. Des voisins partagent, des associations distribuent de la viande, certaines familles s’entraident. Mais cette solidarité reste insuffisante face à l’ampleur de la précarité. Et surtout, elle ne supprime pas la blessure symbolique : celle d’avoir besoin de recevoir lorsque tout le monde célèbre la capacité de donner.
L’impuissance de l’État
En Tunisie, l’Aïd est devenu un marché à ciel ouvert où se mêlent tradition et spéculation. La demande approche les 900 000 têtes, l’offre reste insuffisante, les prix explosent, les intermédiaires prospèrent et les familles s’endettent.
L’État, lui, annonce, promet, dénonce les spéculateurs, fixe des prix théoriques puis regarde le marché suivre sa propre logique.
Comme souvent, les prix officiels et les prix réels coexistent sans jamais se rencontrer.
Ce n’est pas une anomalie. C’est devenu une méthode de gouvernement : communiquer davantage qu’agir. La crise de l’Aïd n’est donc pas un accident passager, mais le symptôme d’un État qui s’habitue progressivement à l’écart entre la parole publique et la réalité vécue.
Et puis il y a une autre absurdité : abattre près d’un million de têtes en quelques heures constitue une saignée permanente pour le cheptel ovin tunisien, incapable de se reconstituer durablement.
Ce que l’enfant voit encore
Il faut revenir à l’enfant du début.
À celui qui ne sait pas encore détourner le regard au bon moment.
Il voit ce que les adultes ont appris à rendre invisible : la coexistence de la tendresse et de la violence, du sacré et du marché, de la solidarité proclamée et de l’exclusion vécue.
Il voit aussi autre chose : l’enfant sans mouton ni viande, celui qui regarde la fête depuis l’extérieur.
Car le véritable scandale n’est peut-être plus seulement le sacrifice de l’animal.
Il est dans cette société capable de célébrer collectivement l’abondance tout en acceptant silencieusement que certains enfants restent au bord de la fête.
Et peut-être est-ce cela, finalement, la définition la plus troublante de nos civilisations modernes : savoir parfaitement aimer, tuer, célébrer et exclure dans un même mouvement, sans même éprouver le besoin de résoudre la contradiction.
Laisser un commentaire