Le droit à mourir en Tunisie : entre liberté individuelle et responsabilité collective

Il est temps que la Tunisie ouvre un véritable débat national sur une question que ni la loi ni la société ne peuvent continuer à éviter : celle du droit de choisir sa fin de vie.

Un vide juridique qui met tout le monde en difficulté

Aujourd’hui, le droit tunisien interdit toute aide à mourir. L’article 206 du Code pénal punit de cinq ans de prison toute personne qui aide quelqu’un à se suicider. Quant à l’euthanasie active, elle est assimilée à un homicide volontaire.

Le problème est que la réalité est plus complexe que la loi. Chaque jour, des médecins accompagnent des patients atteints de maladies incurables, confrontés à des souffrances parfois insupportables. Certains malades demandent explicitement à mettre fin à leurs souffrances, d’autres l’expriment de manière plus discrète. Pourtant, les praticiens ne disposent d’aucun cadre juridique clair pour agir.

Résultat : certaines décisions sont prises dans une zone grise où ni le patient ni le médecin ne sont réellement protégés.

Cette situation devient de plus en plus difficile à défendre. Plusieurs études montrent que de nombreux jeunes médecins tunisiens sont favorables à une légalisation strictement encadrée de l’aide à mourir. Ils restent prudents, mais ils estiment qu’il est temps d’ouvrir le débat.

L’avis du Comité national d’éthique : une base de réflexion

En 2018, le Comité national d’éthique médicale (CNEM) a proposé une approche équilibrée. Il a distingué trois situations différentes :

  • l’arrêt ou la limitation de traitements devenus inutiles ;
  • la sédation profonde pour soulager un patient en fin de vie ;
  • l’aide active à mourir, qui nécessite un débat spécifique.

Le CNEM a également posé une condition essentielle : avant d’envisager toute évolution de la loi, la Tunisie doit garantir un accès réel aux soins palliatifs pour tous les citoyens.

La loi adoptée en 2025 va dans cette direction en reconnaissant les soins palliatifs comme un droit. Mais entre le texte et la réalité, le chemin reste long. Les structures spécialisées sont encore peu nombreuses, souvent concentrées dans les grandes villes, et l’accès aux traitements contre la douleur demeure inégal selon les régions.

L’islam interdit l’euthanasie, mais le débat reste ouvert

L’Islam considère la vie comme un don de Dieu dont l’être humain n’est pas propriétaire. Il ne peut pas en disposer comme il veut. Pour cette raison, l’euthanasie et le suicide assisté sont interdits.

Cette position mérite le respect. Mais dans une société démocratique, elle ne suffit pas à clore la discussion.

D’abord parce que la Tunisie est un État civil qui garantit la liberté de conscience. Ensuite parce que la réflexion islamique elle-même distingue souvent entre provoquer la mort et laisser la maladie suivre son cours lorsqu’un traitement devient inutile ou disproportionné. L’acharnement thérapeutique est contraire à l’esprit de la religion.

Dans plusieurs pays musulmans, des spécialistes de bioéthique réfléchissent déjà aux questions de fin de vie, à la sédation profonde et aux limites de l’acharnement thérapeutique. La religion éclaire le débat, mais elle impose aussi à la société de réfléchir collectivement à ces questions.

La liberté individuelle a ses limites

Certains défenseurs du droit à mourir considèrent que tout adulte devrait pouvoir choisir librement le moment de sa mort, qu’il soit malade ou non.

Cette vision repose sur une idée forte : chacun est maître de son propre destin.

Mais dans une société comme la nôtre, l’individu n’existe jamais seul. Il appartient à une famille, à une communauté, à un réseau d’affection et de solidarité. Une décision aussi grave que celle de mettre fin à sa vie touche non seulement la personne concernée, mais aussi ses proches, les soignants et la société tout entière.

La liberté individuelle est essentielle. Mais elle ne peut être totalement détachée de la responsabilité collective.

La priorité : soulager avant de permettre

Avant de parler du droit à mourir, il faut regarder une réalité parfois oubliée : de nombreux Tunisiens meurent encore dans la douleur ou dans des conditions indignes.

Comment ouvrir le débat sur l’aide active à mourir alors que certains patients n’ont pas accès aux soins palliatifs, à la morphine ou à un accompagnement adapté ?

La première responsabilité de l’État est de garantir à chacun une fin de vie digne. Cela suppose davantage de structures spécialisées, une meilleure formation des soignants, un accès plus large aux traitements contre la douleur et un soutien réel aux familles.

Sans cela, le risque serait de présenter l’aide à mourir comme une solution à des insuffisances du système de santé.

Les conditions d’un débat responsable

Si la Tunisie décide un jour d’évoluer sur cette question, plusieurs garanties paraissent indispensables.

D’abord, une loi claire vaut mieux qu’une tolérance silencieuse. Elle protège à la fois les patients et les médecins.

Ensuite, seuls des cas exceptionnels devraient être concernés : maladie incurable, souffrances insupportables malgré les traitements, capacité de discernement confirmée par plusieurs spécialistes et demande réitérée après un délai de réflexion.

L’accès devrait également être garanti à tous, sans discrimination financière. Le droit à mourir ne peut devenir un privilège réservé aux plus riches.

Enfin, aucun médecin ne devrait être obligé de participer à une procédure contraire à ses convictions. La clause de conscience est indispensable pour préserver la liberté des soignants.

Le rôle du Comité national d’éthique

L’avis rendu par le CNEM en 2018 a constitué une étape importante. Mais depuis, le contexte a évolué : développement des soins palliatifs, nouvelles attentes des professionnels de santé et réformes engagées dans plusieurs pays.

Le moment est venu pour le Comité d’organiser une vaste consultation nationale réunissant médecins, juristes, philosophes, théologiens, associations de patients et représentants de la société civile.

Un débat aussi sensible ne peut être confisqué par quelques spécialistes. Il concerne l’ensemble des citoyens.

Une question politique au sens noble du terme

La vraie question n’est pas seulement de savoir si la Tunisie doit reconnaître un jour un droit à mourir. Elle est de savoir comment concilier deux exigences fondamentales : le respect de la liberté individuelle et la protection des personnes vulnérables.

Comme elle l’a fait par le passé sur des sujets difficiles, la Tunisie peut aborder cette question avec courage et sérénité. Encore faut-il accepter d’en débattre ouvertement.

La mort assistée est trop importante pour être laissée aux seuls médecins, aux seuls juges ou aux seuls religieux. Elle concerne toute la société.

C’est pourquoi elle doit devenir un sujet de réflexion publique, démocratique et nationale.

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