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L’état d’exception silencieux : comment le Covid a normalisé l’illibéralisme

En Tunisie, nous pensions que l’état d’urgence était une parenthèse. Nous avons découvert qu’il pouvait devenir une méthode de gouvernement.

Le désir d’un pouvoir fort traverse depuis longtemps la société tunisienne. Il précède le Covid, et même la révolution de 2011. Les attentats de 2015, l’état d’urgence reconduit sans interruption, puis la pandémie ont suivi la même logique : une menace réelle, une réponse exceptionnelle, puis une normalisation progressive de l’exception.

Le Covid n’a pas seulement suspendu temporairement certaines libertés. Il a modifié nos seuils d’acceptabilité. Il a installé des réflexes et légitimé des instruments de contrôle qui n’ont jamais totalement disparu. Il a fourni la grammaire d’un illibéralisme raisonnable, celui qui parle le langage de la protection plutôt que celui de la contrainte.

Puis est venu le 25 juillet 2021. Non comme une rupture brutale, mais comme l’aboutissement d’une lente érosion. Le danger n’est pas toujours la dictature qui surgit en fracassant la porte. C’est souvent la servitude qui s’installe par l’habitude.

L’exception comme révélateur

Carl Schmitt affirmait que le véritable souverain est celui qui décide de l’état d’exception. Walter Benjamin répondait que, dans les régimes oppressifs, l’exception tend à devenir la règle. Giorgio Agamben a montré comment l’urgence finit par se transformer en structure permanente, réduisant le citoyen à une simple existence biologique dont la protection justifie la suspension des droits.

La crise sanitaire a illustré cette dynamique. Des restrictions inimaginables en temps normal ont été acceptées au nom de l’urgence. Déplacements limités, rassemblements interdits, lieux de culte fermés : ce qui aurait suscité hier un débat majeur a souvent été accueilli comme une évidence.

Mais le véritable basculement fut moins juridique que culturel. Le problème n’est pas seulement que les gouvernements aient pris des pouvoirs extraordinaires. C’est que les sociétés se sont habituées à ces pouvoirs. Comme l’avait anticipé Michel Foucault, le pouvoir moderne agit moins par la force que par l’intériorisation des normes. Le citoyen finit par réclamer lui-même les mécanismes qui le contrôlent.

Les micro-glissements invisibles

Les libertés ne disparaissent généralement pas sous l’effet d’une grande loi spectaculaire. Elles s’érodent par une multitude de petits déplacements presque imperceptibles.

Le pass sanitaire a disparu, mais il a laissé derrière lui une idée nouvelle : l’accès à l’espace public peut être conditionné à un statut biologique. Le précédent est considérable. Une fois admise, cette logique devient plus facile à réactiver lors d’une prochaine crise.

Le télétravail a également brouillé la frontière entre sphère privée et sphère professionnelle. L’employeur est entré dans le domicile par l’écran. Ce qui devait être temporaire a souvent débouché sur une disponibilité permanente et une extension silencieuse du contrôle.

La pandémie a aussi accéléré l’acceptation sociale des technologies de surveillance. Les dispositifs exceptionnels ont disparu, mais les infrastructures, les savoir-faire et les capacités techniques demeurent. Plus importante encore que la technologie est l’évolution des mentalités : ce qui paraissait hier inacceptable apparaît désormais envisageable.

Enfin, l’urgence a renforcé la tentation du gouvernement par décret et par décision administrative. Dans de nombreux pays, le juge et le parlement ont été marginalisés. Or les institutions prennent vite goût à l’efficacité lorsqu’elle n’est plus limitée par le contrôle démocratique.

La psychologie de l’acceptation

Pourquoi ce glissement a-t-il été si peu contesté ?

Parce que chaque mesure, prise isolément, semblait raisonnable. La peur sanitaire a rendu toute objection suspecte d’irresponsabilité. Peu à peu, la contrainte a été perçue comme protection.

Hannah Arendt avait observé que la domination la plus efficace est celle qui finit par se confondre avec les convictions de ceux qui la subissent. Lorsque la peur devient permanente, la liberté apparaît comme un risque.

À cela s’ajoute notre extraordinaire capacité d’adaptation. Après quelques semaines, le confinement devenait normal. Après quelques mois, la circulation sans justificatif semblait presque étrange. L’être humain s’habitue à tout, y compris à la restriction de ses droits.

Le langage a joué un rôle essentiel dans cette évolution. On a parlé de « traçage » plutôt que de surveillance, de « pass » plutôt que de laissez-passer, de « gestion de crise » plutôt que de restriction des libertés. Les mots ont adouci la réalité jusqu’à la rendre presque invisible.

Un nouveau normal sans débat démocratique

Le plus inquiétant n’est peut-être pas ce qui a été imposé, mais ce qui n’a jamais été véritablement débattu.

Dans la plupart des démocraties, les parlements ont largement ratifié les décisions de l’exécutif sans exercer un contrôle proportionnel à l’ampleur des restrictions. Les mesures exceptionnelles ont souvent été prolongées sans réflexion approfondie sur leurs conséquences à long terme.

Nous vivons désormais dans un monde où les États savent techniquement, juridiquement et administrativement comment confiner, tracer, filtrer ou restreindre des populations entières. Plus encore, les citoyens savent désormais que cela est possible.

En Tunisie, cette évolution a pris une forme particulière. L’état d’urgence de 2015, l’état d’urgence sanitaire de 2020 et les mesures prises après le 25 juillet 2021 se sont superposés. Chaque couche a rendu la suivante plus acceptable. L’exception s’est stratifiée jusqu’à devenir presque invisible.

Quand l’illibéralisme n’a plus besoin de masque

La normalisation de l’exception n’était pourtant qu’une étape. Une fois les résistances affaiblies, l’illibéralisme n’a plus besoin de se justifier par l’urgence.

L’article 24 du décret-loi 54 en est une illustration. Sous couvert de lutter contre les fausses informations, il permet une interprétation suffisamment large pour englober des opinions, des critiques ou des publications dérangeantes. Le problème n’est pas seulement le texte lui-même, mais l’arbitraire qu’il autorise.

Sous Bourguiba comme sous Ben Ali, la répression cherchait encore à se dissimuler derrière un récit : modernisation, stabilité, lutte contre l’extrémisme. Aujourd’hui, cette nécessité de paraître s’est largement estompée. La contrainte s’exerce plus ouvertement parce qu’elle rencontre moins de résistance.

Ce phénomène n’est pas né du Covid. Il résulte d’une accumulation : état d’urgence permanent, pandémie, concentration du pouvoir et affaiblissement des contre-pouvoirs. Mais la pandémie a joué un rôle décisif en rendant la restriction des libertés familière, compréhensible et parfois même désirable.

La liberté comme pratique

La réponse ne peut être uniquement juridique. Les lois d’exception peuvent être abrogées, mais les habitudes demeurent.

Il faut d’abord préserver la mémoire. Comparer ce qui était possible hier et ce qui ne l’est plus aujourd’hui. La liberté s’érode souvent par petites pertes successives dont personne ne conserve le souvenir.

Il faut également refuser la naturalisation du contrôle, contester les abus même lorsqu’ils paraissent mineurs, exiger des clauses de caducité pour toute mesure exceptionnelle et restaurer la précision du langage politique.

La liberté n’est jamais un acquis définitif. Elle est une pratique quotidienne.

La Tunisie a vécu, dans le même mouvement historique, l’expérience de la révolution et celle de la restauration autoritaire. Nous avons cru que la liberté était une conquête irréversible. Nous découvrons qu’elle ne survit que si elle est constamment défendue.

La véritable question n’est donc plus : comment exercer un pouvoir fort sans en abuser ? Elle est devenue plus fondamentale : comment un peuple libre empêche-t-il que l’exception devienne la norme ?

La réponse tient peut-être dans une vigilance élémentaire : refuser de considérer comme normal ce qui ne l’est pas. Car les libertés ne disparaissent presque jamais d’un seul coup. Elles s’effacent par accumulation de petites concessions, de petites peurs et de petites habitudes.

Et ce qui paraît provisoire finit presque toujours par durer plus longtemps que prévu.

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