Les lourdes défaites successives de l’équipe nationale de football ont provoqué une onde de choc dépassant largement le cadre sportif.
Les critiques n’ont pas seulement visé les choix tactiques, les joueurs ou les dirigeants. Elles ont révélé une interrogation plus profonde sur l’état du pays, ses institutions et sa capacité à produire des résultats conformes aux promesses affichées.
En Tunisie, le football occupe une place particulière. Il constitue depuis longtemps l’un des rares espaces où une parole populaire peut s’exprimer avec une relative liberté. Dans les stades, les cafés ou les conversations ordinaires, une société trouve parfois les mots pour critiquer ce qu’elle ne peut pas toujours faire ailleurs.
La dernière crise sportive a ainsi joué le rôle de révélateur. Elle a mis en lumière l’écart croissant entre les discours officiels et l’expérience quotidienne des citoyens. Derrière les débats sportifs apparaissent des interrogations plus vastes sur la gouvernance dans tous les secteurs, la responsabilité et l’efficacité des institutions.
Depuis le 25 juillet 2021, le paysage politique tunisien a profondément changé. La concentration progressive des pouvoirs entre les mains de l’exécutif, les poursuites visant des opposants, des journalistes et des avocats, ainsi que l’usage du décret-loi n°54 sur les « fausses informations », ont contribué à rétrécir l’espace public.
Parallèlement, les difficultés économiques ont accentué la fragilité sociale : croissance faible, chômage persistant, baisse du pouvoir d’achat et dégradation du niveau de vie.
Mais cette réalité, aussi préoccupante soit-elle, ne raconte pas toute l’histoire.
Les sociétés survivent aux régimes
Les périodes autoritaires donnent souvent une impression d’impuissance. L’État contrôle les institutions visibles, les principaux centres de décision et une large part du récit officiel.
Pourtant, une société ne se réduit jamais à ses institutions. Elle continue d’exister à travers ses réseaux professionnels, ses solidarités, ses associations, ses traditions de débat et même son humour. Ces espaces paraissent parfois modestes parce qu’ils ne produisent pas immédiatement de grands événements politiques. Ils entretiennent pourtant une mémoire collective et préservent des capacités d’action.
L’immobilité apparente d’une société ne signifie pas nécessairement son adhésion. La Tunisie l’a démontré en 2011. La révolution n’est pas née du néant : pendant des années, des organisations syndicales, professionnelles et associatives avaient maintenu des espaces d’autonomie qui se sont révélés décisifs lorsque la crise s’est accélérée.
La marginalisation des corps intermédiaires
L’une des évolutions majeures de la période actuelle ne réside pas seulement dans la concentration du pouvoir, mais aussi dans l’affaiblissement des institutions intermédiaires qui assurent la médiation entre l’État et la société.
Partis politiques, syndicats, organisations professionnelles, associations, justice indépendante ou presse libre ne sont pas des acteurs secondaires. Ils permettent l’expression des intérêts divergents, l’arbitrage des conflits et la discussion des décisions publiques.
Depuis plusieurs années, ces institutions sont souvent présentées comme des obstacles à la volonté populaire plutôt que comme des composantes naturelles de la démocratie. L’idée qu’une relation directe entre le pouvoir et le peuple pourrait se substituer aux mécanismes de représentation s’est progressivement imposée.
Or aucune société complexe ne peut durablement fonctionner sans espaces de dialogue, de négociation et de régulation. Les institutions intermédiaires existent encore, mais leur capacité d’influence s’est réduite.
Des institutions affaiblies mais vivantes
Malgré les difficultés, plusieurs institutions continuent de défendre des espaces d’autonomie.
L’Ordre national des avocats demeure l’un des principaux défenseurs des libertés publiques et de l’État de droit. La magistrature, fragilisée par les révocations et les tensions autour de son indépendance, traverse une période délicate. Plus préoccupante encore est l’absence d’une solidarité suffisamment forte entre magistrats et avocats, alors que ces professions constituent les piliers naturels de la protection des libertés.
La presse indépendante continue également à enquêter et à informer malgré des contraintes croissantes. Les organisations de la société civile poursuivent leur travail de vigilance et de défense des droits. Leur influence est plus limitée qu’autrefois, mais leur présence témoigne d’une vitalité persistante.
La diaspora tunisienne constitue enfin une ressource précieuse. Par son poids économique, ses compétences et son ouverture sur le monde, elle contribue à maintenir vivants des espaces de débat et de circulation des idées.
Le défi de la fragmentation
Le principal défi auquel sont confrontées ces différentes forces n’est peut-être pas leur disparition, mais leur dispersion.
Avocats, magistrats, journalistes, syndicalistes, universitaires, associations et acteurs politiques expriment souvent des préoccupations similaires. Pourtant, ils peinent encore à construire une vision commune et une action collective durable.
L’histoire montre pourtant que les transformations profondes naissent rarement de l’action isolée d’un seul groupe. Elles émergent lorsque différentes composantes de la société découvrent que leurs combats particuliers participent d’une même exigence de liberté, de justice et de dignité.
Une institution isolée peut résister. Plusieurs institutions solidaires peuvent transformer un rapport de forces.
Une histoire encore ouverte
L’une des caractéristiques des périodes autoritaires est que l’opinion réelle devient difficile à mesurer. La peur produit souvent une illusion de consensus. Beaucoup se taisent non parce qu’ils approuvent, mais parce que le coût de la parole leur paraît trop élevé.
Dans ce climat les agences de sondage se sont inscrites aux abonnés absents.
Mais une autre réalité existe également : les institutions professionnelles n’ont pas disparu, les associations continuent d’agir, les journalistes d’informer et les solidarités sociales de subsister.
Une société peut ainsi sembler silencieuse alors qu’elle est simplement prudente. Les formes de résistance ne prennent pas toujours la forme de manifestations visibles. Elles s’expriment aussi dans les solidarités locales, la préservation d’autonomies professionnelles ou la volonté de conserver un espace intérieur de liberté.
L’espoir ne réside pas dans l’attente d’un événement providentiel. Il repose sur une vérité plus profonde : une société qui conserve sa mémoire, ses réseaux, ses institutions et sa capacité d’organisation n’est jamais totalement enfermée.
Un pouvoir peut concentrer les décisions, imposer un récit officiel et marginaliser les contre-pouvoirs. Il ne possède jamais entièrement une société.
L’avenir dépendra largement de la capacité des différentes forces sociales à dépasser leurs divisions, à reconstruire des solidarités et à redonner vie aux institutions intermédiaires dont toute démocratie a besoin.
Car ce sont souvent ces institutions discrètes, ces liens invisibles et ces espaces d’autonomie préservés qui préparent les transformations les plus profondes. C’est dans cet espace, entre le silence apparent et le mouvement souterrain des sociétés, que naissent les véritables raisons d’espérer.
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