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Les étés à Kheireddine ou l’apprentissage de la liberté

Nous ne partions pas en vacances. Nous changions de vie.

Chaque été, Tunis se vidait lentement de ses habitants comme un arbre abandonne ses feuilles sous un vent brûlant. Les familles prenaient la route de la banlieue nord. Aujourd’hui encore, il suffit que j’entende prononcer le nom de Kheireddine pour qu’une géographie disparue remonte à la surface. Ce n’était pas seulement un quartier. C’était une saison de l’âme.

La maison n’avait rien d’exceptionnel. Trois pièces, salon et salle à manger compris, la principale pièce de la maison était la terrasse, du sable jusque dans les draps et la mer à quelques dizaines de pas. Nous pensions habiter une maison. En réalité, nous habitions une liberté.

L’année entière, l’enfance était organisée, surveillée, réglée par l’école, les devoirs et les recommandations des adultes. À Kheireddine, tout cela disparaissait. Les journées n’étaient plus découpées par les horloges mais par la lumière. Le matin appartenait à la mer, l’après-midi à la chaleur, le soir au vent marin.

Les ami.e.s arrivaient de partout, comme si on s’était donné rendez-vous avec le même bonheur. Nous reprenions les conversations interrompues l’été précédent avec cette facilité que seuls possèdent les enfants. Une année entière s’effaçait en quelques minutes. Les amitiés n’avaient pas besoin d’entretien ; elles étaient fidèles comme les marées. 

Un maillot de bain et un t-shirt et nous étions des enfants de la plage, musulmans, juifs, maltais, italiens, rien ne nous distinguait les uns des autres. 

On entrait chez l’un comme chez l’autre sans demander l’autorisation, il fallait simplement bien rincer les pieds pour ne pas amener du sable à l’intérieur.

Nous jouions au volleyball jusqu’à oublier le temps. Les équipes changeaient sans cesse, les règles aussi. Personne ne songeait à compter les points. Nous étions d’une génération qui jouait pour prolonger le jeu et non pour remporter la victoire. Nous n’avions peur que d’une chose : que la police vienne nous confisquer le ballon. Jouer au ballon sur la plage était interdit. Nous ignorions encore que les adultes finiraient par transformer nos jeux en compétitions de beach volley.

La mer était notre véritable patrie. Nous y entrions le matin et n’en sortions qu’épuisés, la peau grippée, les lèvres bleues. Nous apprenions à nager très tôt comme on apprend à marcher : sans méthode, avec quelques peurs et beaucoup d’insouciance. Chaque baignade nous donnait l’illusion que le monde était infini. La pêche aux oursins, au poulpe, le masque et le tuba qu’on se passait de main en main pour descendre à tour de rôle, une compétition d’apnée à la recherche d’une proie. Nous regardions les restes de jarres et parfois même dans certains endroits des bouts de mosaïques sans trop nous dire qu’elles étaient là depuis des siècles.

Puis venait la sieste, cette institution méditerranéenne que nous détestions avec passion. Silence obligé. Les volets se refermaient, les ventilateurs tournaient lentement, les adultes s’abandonnaient au sommeil tandis que nous cherchions mille ruses pour échapper à l’ennui. Nous pensions perdre un temps précieux. Nous ignorions que ces silences feraient un jour partie de nos souvenirs les plus tendres. Ce sont ces moments imposés qui m’ont fait aimer la lecture.

Vers cinq heures, la délivrance avait le goût d’une glace italienne. Cacciola était notre lieu de rencontres avec ceux des plages voisines. Le glacier était un royaume. Nous choisissions nos parfums avec un sérieux qui ferait sourire aujourd’hui les économistes chargés de calculer les préférences humaines. Le bonheur tient parfois dans un cornet granit-fraise que la chaleur menace de faire disparaître avant la première bouchée.

Le soir, personne ne parlait encore de stress ou de qualité de vie. On s’asseyait à la plage. Les parents discutaient. Fumaient. Nous regardions les étoiles apparaître sans imaginer qu’un jour les écrans remplaceraient le ciel.

C’est là aussi que nous découvrions les premiers vertiges de l’adolescence. Une jeune fille croisée chaque matin suffisait à bouleverser tout un été. Les matchs de volleyball devenaient des prétextes. Les promenades s’allongeaient sans raison. Les premiers regards tenaient lieu de longues conversations. Nous ne parlions pas d’amour ; nous apprenions simplement à attendre quelqu’un.

Les premières cigarettes avaient le goût de la transgression plus que celui du tabac. Elles étaient fumées derrière les rochers, entre deux éclats de rire, avec la certitude naïve que les adultes n’avaient jamais été jeunes.

Et puis il y avait le Cinévog du Kram. Un cinéma à ciel ouvert où les films semblaient moins importants que les étoiles suspendues au-dessus de l’écran. Nous découvrions sans le savoir que le cinéma n’était pas seulement un spectacle mais une manière de partager un silence très relatif par ailleurs avec des inconnus.

Ce monde a disparu sans faire de bruit.

Les maisons ont changé de propriétaires. Les plages se sont rétrécies. La mer n’a plus la même couleur, il paraît même que la baignade est interdite certaines périodes pour cause de pollution. Les enfants ne quittent plus leurs téléphones pour courir après un ballon. Les amis se retrouvent davantage sur les réseaux sociaux que sur le sable. La liberté est devenue une activité organisée.

Nous pensions que ces étés étaient une parenthèse. Ils étaient une éducation.

Ils nous apprenaient qu’il existe une richesse qui ne se mesure ni en argent ni en réussite sociale : celle du temps partagé, de l’ennui fécond, des journées sans programme et des soirs où l’on croyait, avec l’arrogance heureuse de l’enfance, que l’été durerait toujours. Et quand je préparais les concours, enfermé, j’en ai passé cinq dans ma carrière, ce sont ces moments de bonheur que je revivais dans ma mémoire qui m’ont donné de l’énergie pour continuer.

Car certes nous avions quitté Kheireddine. En réalité, lui ne m’a jamais quitté.

Les lieux changent mais ne meurent jamais ; ils disparaissent lorsque la société qui leur donnait un sens cesse de croire que le bonheur peut être aussi simple qu’une maison au bord de l’eau, quelques amis, une mer ouverte et l’infini d’un mois de juillet.

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