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Le « peuple introuvable » : l’implacable démonstration de l’abstention

Avec moins de 4 % de participation aux législatives partielles d’El Kabaria le 28 juin 2026, l’abstention en Tunisie atteint un niveau presque caricatural : vingt-quatre électeurs sur vingt-cinq ne se déplacent plus. Pris isolément, ce taux de participation ridicule pourrait sembler marginal, sauf qu’il s’inscrit dans une dynamique continue depuis 2021, où chaque scrutin enregistre un recul supplémentaire de la participation.

Depuis ce tournant, la pente n’a pas été inversée, bien au contraire. En 2011, la Constituante mobilisait environ 52 % des électeurs. En 2014, la participation atteint son sommet avec près de 67-68 % aux législatives. En 2019, elle tombe à 41.7 %. Puis vient la rupture : référendum de 2022 autour de 30 %, législatives de 2022 à 11.22 %, présidentielle de 2024 sous les 30 %, et enfin des scrutins partiels à 3 ou 4 %. Le vote n’est plus un devoir et l’abstention est devenue une forme de démission citoyenne.

Une démocratie sans électeurs

Une démocratie peut survivre à des crises politiques ou économiques. Elle survit beaucoup moins bien lorsque les citoyens cessent de croire que leur vote change réellement quelque chose. Peut-on ne serait-ce parler de démocratie ?

Ce qu’on observe n’est pas une simple fatigue démocratique. Une fatigue suppose un retour possible. Ici, c’est le lien même entre participation et efficacité politique qui s’est distendu jusqu’à se rompre.

Quand voter ne semble plus peser sur les équilibres du pouvoir, le retrait devient logique. Il prend plusieurs formes : abstention massive, désengagement, ou déplacement vers d’autres formes d’expression.

Dans notre société, la forme dominante est claire : l’abstention comme pratique majoritaire.

Dans ce contexte comment ne pas signaler la responsabilité de l’ISIE dans ce climat délétère. Le mode de désignation même de ses membres est contesté, une partie des mandats est arrivée à échéance en mai 2026. Ses missions ne se limitent pas à l’organisation technique des scrutins : elle touche aussi à la capacité à maintenir un minimum de confiance collective. Elle a échoué lamentablement. Elle n’a plus aucune crédibilité.

La crise de la légitimité

Rien de très nouveau dans la théorie politique, dira-t-on. Pourtant, c’est précisément là que les évidences deviennent utiles.

Max Weber rappelait que la légitimité repose sur la croyance dans la validité des procédures. Le vote n’est pas seulement un mécanisme : c’est un rituel collectif qui fait tenir ensemble l’idée même de représentation. Quand ce rituel se vide, la légitimité se fissure.

Joseph Schumpeter réduisait la démocratie à une compétition entre élites pour des voix. Mais encore faut-il qu’il y ait des voix. Quand la participation s’effondre, la compétition devient formelle, presque vide : on gouverne avec une minorité d’électeurs.

Jürgen Habermas insiste sur l’espace public comme condition de la légitimité. Or une abstention massive dit autre chose : le système continue de fonctionner, mais il n’est plus traversé par l’adhésion.

Seymour Martin Lipset ajoutait que la stabilité démocratique dépend de l’efficacité perçue du système. Quand cette perception s’effondre, la légitimité suit.

Le « peuple introuvable »

Mais au fond, la question devient plus simple et plus dérangeante : où est ce « peuple » qui est sans cesse invoqué pour justifier des décisions, des choix et des ruptures majeures avec la norme ? Qui le définit ? Qui l’incarne ? Et surtout, comment peut-on prétendre parler en son nom de façon absolue et indéfinie quand une partie massive de ce même peuple se retire du jeu ?

Car derrière l’usage politique du mot « peuple » se glisse souvent une fiction : celle d’un corps homogène, uni, supposé vouloir la même chose. Cette idée d’un « peuple qui veut » est commode, mais elle ne correspond à aucune réalité sociale. Comment certains ont pu se laisser embarquer dans ce délire ?

Dans toute société, et même avec une large majorité, la diversité des intérêts, des opinions, des colères et des silences est la règle, pas l’exception.

L’abstention massive vient fissurer cette construction. Quand l’écrasante majorité ne participe plus, la prétendue unité de la « volonté populaire » devient une formule de langage, souvent mobilisée comme argument d’autorité. Le peuple n’est plus une réalité observable dans les urnes, mais une invocation.

Et lorsque la participation devient aussi faible, l’élu ne représente plus un peuple, mais une fraction réduite de ceux qui ont accepté de participer. Le reste n’a pas disparu : il s’est retiré.

Ce retrait est encore plus marqué chez les jeunes générations, dont la participation s’effondre. Le vote ne structure plus les comportements politiques d’une partie croissante de la société.

C’est là le cœur du paradoxe : ce peuple est introuvable dès qu’on tente de le saisir par le vote.

L’abstention comme verdict et la rupture du lien démocratique

L’abstention n’est pas seulement une absence. Elle est aussi un langage politique.

Albert O. Hirschman distinguait trois attitudes : loyauté, prise de parole et sortie. Quand la parole ne produit plus d’effet, la sortie devient rationnelle. L’abstention signifie alors moins « je m’en désintéresse » que « cela ne change rien ».

Le paradoxe tunisien devient alors évident : les institutions électorales continuent de fonctionner, mais le corps électoral ne répond plus. On organise des élections sans produire d’adhésion.

Dans ce contexte, la contestation du mécanisme électoral au nom de la « démocratie directe » apparaît comme une chimère, surtout dans un contexte où la société civile a été affaiblie, fragmentée, neutralisée. Dans ce contexte cette approche de la représentativité des citoyens ne repose sur aucune dynamique crédible. Historiquement, la démocratie directe a d’ailleurs souvent servi de justification à la concentration du pouvoir : parler au nom du peuple pour mieux contourner toute médiation, et donc toute contradiction.

Pour toutes ses limites, la démocratie représentative reste aujourd’hui le moindre mal. Elle n’est pas parfaite, elle est même largement dégradée, mais elle demeure le seul mécanisme qui organise encore la pluralité, dans un monde où aucune société ne pense d’une seule voix. Elle doit être réformée, modernisée, corrigée, mais elle ne peut pas être remplacée par des formules abstraites qui ignorent les conditions concrètes de la vie politique.

La Tunisie post-2011 avait fait du vote le symbole de la souveraineté retrouvée. Quinze ans plus tard, ce symbole s’est vidé de sa substance.

Sans relance de la participation par un vrai pluralisme, un lien territorial réinventé et une réouverture réelle de l’espace politique, le risque est clair : celui d’un régime où les élections existent encore, mais où le peuple, lui, ne vient plus.

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