La République des morts-vivants

En Tunisie, un président ne meurt jamais une seule fois.

Il meurt d’abord dans les cafés, entre deux gorgées de café arabe. Ensuite sur les téléphones portables, où la nouvelle circule avant même d’avoir trouvé un auteur. Enfin, parfois, il finit par mourir pour de bon. Mais cette dernière étape arrive souvent après les autres.

La rumeur a toujours eu une longueur d’avance sur l’Histoire.

À l’époque de Bourguiba, elle avait tellement bien travaillé son sujet que certains avaient déjà organisé les funérailles du vivant du président. 

À Paris, notre ambassadeur, convaincu que le dernier chapitre était arrivé, ouvrit un cahier de condoléances et commença à préparer les cérémonies officielles. 

Le seul détail qui manquait à cette magnifique organisation funéraire était… un mort.

Bourguiba, lui, continuait à vivre.

L’ambassadeur fut rappelé à Tunis. On imagine la scène : « Monsieur l’Ambassadeur, il y a un petit problème. Le président n’est pas décédé. » Une phrase qui, dans n’importe quel autre pays, aurait provoqué un scandale. En Tunisie, elle est devenue une anecdote nationale.

Avec Ben Ali, la rumeur changea de costume mais conserva le même rôle. Chaque disparition publique devenait un épisode médical. Le pays entier se transforma en service de renseignement sanitaire. Chacun avait son spécialiste : « Mon cousin connaît quelqu’un qui travaille à l’hôpital… » ; « Une personne proche du palais m’a dit que… » ; « Une source sûre affirme que… »

En matière de sources sûres, la Tunisie est un pays riche. Elle possède probablement plus de sources sûres que de sources tout court.

Puis est arrivé Kaïs Saïed.

Dix jours sans image officielle et le vieux réflexe national s’est réveillé. 

Oubliées les crises économiques, sociales, la canicule et la catastrophe naturelle. 

Il suffit qu’un président disparaisse du paysage médiatique pour que tout un pays se transforme en détective. C’est hautement symbolique.

Où est-il ? Que lui est-il arrivé ? Est-il malade ? Est-il hospitalisé ? Est-il encore aux commandes ?

La rumeur adore les palais silencieux. Elle s’y sent chez elle.

Il faut reconnaître une chose à la rumeur : elle est une travailleuse infatigable. Elle ne prend jamais de congés. Elle fonctionne 24 heures sur 24, sans budget, sans ministère, sans communiqué officiel. Elle compense simplement ce que le pouvoir ne dit pas.

Car la rumeur n’est pas le contraire de l’information. Elle est souvent son enfant illégitime.

Elle naît lorsque la parole officielle disparaît.

Dans une démocratie où les institutions sont fortes, un président malade est une information administrative. 

Dans un système où tout semble dépendre d’un seul homme, un président absent devient une énigme nationale.

Le problème n’est donc pas seulement la santé du président.

Le problème est cette étrange architecture politique où l’état d’un homme semble devenir l’état d’un pays.

Quand un chef concentre tout, il finit par concentrer aussi les inquiétudes. Son silence devient celui de l’État. Son absence devient celle des institutions, de l’Etat. Son corps devient presque un bulletin économique et politique.

La réponse des pouvoirs publics est souvent prévisible : accuser la rumeur, punir ceux qui la diffusent, chercher les coupables.

Mais la rumeur a cette caractéristique, plus elle est démentie plus elle prolifère.

On peut à la rigueur la démentir mais on ne peut pas effacer le doute.

Le seul remède connu reste très ancien : la confiance.

Une confiance raisonnable, non pas absolue mais juste ce qu’il faut dans les institutions et dans les médias. Juste assez pour éviter que 12  millions d’imaginations s’emballent.

Chez nous ? L’image d’un président vivant ne rassure que quelques heures. Une parole claire ne rassure pas davantage. C’est dire à quel point nous avons perdu confiance en nos institutions:

Car une photo ne prouve rien disent les complotistes.

Pour les plus sage, une photo ne répond pas à la question essentielle : qui gouverne quand il n’est pas là ?

La Tunisie a donc encore une fois échappé à un décès présidentiel imaginaire.

Mais elle n’a pas échappé à la vraie question.

Comment rebâtir une confiance perdue.

Depuis Bourguiba jusqu’à aujourd’hui, les présidents tunisiens meurent souvent dans les rumeurs parce que les institutions, elles, semblent toujours avoir du mal à prouver qu’elles sont bien vivantes.

Laisser un commentaire

Comments (

0

)