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Cinq ans après le 25 juillet : la solitude d’un pouvoir

Le 25 juillet 2021 restera comme l’un des tournants majeurs de la Tunisie contemporaine. Ce jour-là, Kaïs Saïed n’a pas seulement suspendu le Parlement ; il a capté une colère accumulée pendant une décennie. Instabilité gouvernementale, blocages politiques, crise économique, pandémie : pour beaucoup de Tunisiens, le système issu de 2011 semblait incapable de produire ce que toute démocratie promet d’abord, un État qui fonctionne.

Mais un malentendu s’est installé dès l’origine. Les Tunisiens demandaient un État plus efficace ; le président y a vu un mandat pour transformer en profondeur l’architecture du pouvoir. Une demande de résultats est devenue un projet politique. Cinq ans plus tard, cette confusion éclaire une grande partie du bilan.

Le paradoxe est frappant. Jamais, depuis la révolution, un président n’a concentré autant de pouvoirs. Pourtant, rarement un pouvoir aura semblé aussi limité dans sa capacité à transformer cette concentration en résultats tangibles. La Tunisie est passée d’une crise de la décision à une crise de l’exécution.

La Constitution de 2022 a consacré un présidentialisme sans véritable contrepoids. Le Parlement a perdu l’essentiel de son influence, la participation électorale s’est effondrée et les mécanismes de contrôle se sont affaiblis. Cette architecture devait rendre l’action publique plus rapide et plus cohérente. 

Elle a surtout rendu les succès comme les échecs directement imputables au sommet de l’État.

Car concentrer le pouvoir ne suffit pas à renforcer la capacité de l’État. Les difficultés persistantes de l’administration, les postes vacants dans les entreprises publiques, les retards dans les nominations ou la faiblesse de l’investissement montrent que les blocages tunisiens sont aussi administratifs, économiques et institutionnels. Un État peut être très centralisé tout en restant peu performant.

L’économie illustre cette contradiction. Malgré un discours souverainiste assumé, la Tunisie demeure dépendante des financements extérieurs. La dette publique est passée d’environ 68 % du PIB en 2019 à plus de 80 % aujourd’hui, tandis que la croissance est restée insuffisante pour absorber le chômage ou restaurer le pouvoir d’achat. Refuser certaines conditionnalités internationales peut constituer un choix politique légitime ; encore faut-il disposer d’une stratégie capable de produire des alternatives crédibles. Jusqu’à présent, le volontarisme du discours a davantage marqué les esprits que les résultats.

Face à ces difficultés, le pouvoir a souvent privilégié un récit fondé sur la désignation de responsables : corruption, partis, élites, médias, puissances étrangères ou, en 2023, migrants subsahariens. Toute société a besoin d’identifier les causes de ses crises. Mais lorsque la recherche permanente de boucs émissaires prend le pas sur les réformes, elle risque de devenir une manière de gérer la frustration plus que de résoudre les problèmes.

Dans le même temps, les espaces de débat se sont progressivement rétrécis. L’application du décret-loi 54, les poursuites visant journalistes, opposants ou avocats, ainsi que le recul de la liberté de la presse, témoignent d’une dégradation des libertés publiques. La répression ne crée pas l’efficacité ; elle réduit surtout les possibilités de corriger les erreurs du pouvoir.

Le changement le plus profond est peut-être ailleurs. Depuis cinq ans, la Tunisie connaît un processus de désintermédiation politique. Les partis sont affaiblis, le Parlement marginalisé, les syndicats fragilisés, les médias délégitimés et la société civile placée sous pression. La relation entre le président et les citoyens devient de plus en plus directe.

Cette évolution peut sembler séduisante dans un contexte de rejet des élites. Pourtant, les corps intermédiaires ne servent pas seulement à limiter le pouvoir ; ils permettent aussi à l’État de comprendre la société, de négocier les réformes et de corriger ses propres erreurs. 

Lorsqu’ils disparaissent, le pouvoir devient plus solitaire. Il entend moins, apprend moins et finit souvent par gouverner dans un cercle de plus en plus étroit.

C’est peut-être là le principal paradoxe du quinquennat. En voulant contourner les intermédiaires jugés responsables des blocages, le pouvoir s’est privé de ceux qui rendent l’action publique durable. 

La verticalité simplifie la décision ; elle ne garantit ni son exécution ni son acceptation.

Cette fragilité pose aussi la question de l’avenir. Les régimes fortement personnalisés rencontrent toujours la même limite : leur stabilité dépend largement d’un homme. Or les institutions existent précisément pour organiser la continuité de l’État au-delà des individus. Plus un système repose sur une seule figure, plus la question de sa succession devient une source d’incertitude.

Cinq ans après le 25 juillet, le débat ne devrait donc plus se réduire à être pour ou contre Kaïs Saïed. Il devrait porter sur la nature de l’État que les Tunisiens souhaitent construire.

Le pays n’a pas besoin de revenir aux blocages de l’après-2011, pas davantage de prolonger indéfiniment une concentration du pouvoir qui n’a pas démontré son efficacité. Il lui faut dépasser cette fausse alternative.

La véritable urgence est de reconstruire la capacité de l’État. Cela suppose des institutions qui décident, mais aussi qui contrôlent, évaluent, corrigent et associent. Un Parlement qui légifère réellement, une justice indépendante, une administration professionnalisée, des collectivités locales efficaces, des partis capables de produire des projets et des médias libres ne sont pas des freins à l’action publique ; ils en sont les conditions.

Depuis quinze ans, la Tunisie oscille entre deux excès : l’impuissance d’un pouvoir trop fragmenté et les limites d’un pouvoir trop concentré. 

Le prochain chapitre de son histoire dépendra moins du nom du prochain dirigeant que de sa capacité à sortir de cette opposition stérile. 

La question n’est plus de savoir qui détient le pouvoir, mais comment construire un État suffisamment solide pour produire des résultats, rendre des comptes et conserver la confiance des citoyens.

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