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Le Plan 2026-2030 : une carte du trésor sans le trésor

L’Assemblée des représentants du peuple (ARP) a adopté, le vendredi 10 juillet 2026, le projet de loi portant approbation du Plan de développement 2026-2030 : 64 voix pour, 15 abstentions, 24 voix contre, en présence du ministre de l’Économie et de la Planification, Samir Abdelhafidh.

Derrière la solennité du chiffre, une réalité plus embarrassante. Sur les 152 sièges que compte l’institution, seuls 103 députés étaient présents dans l’hémicycle un taux de présence inférieur à 68 %. Et parmi ces présents, 64 voix favorables ne représentent que 42 % de l’effectif total de l’Assemblée. Un texte censé fixer la trajectoire économique et sociale du pays pour cinq ans n’a donc recueilli l’adhésion explicite que d’une minorité de l’institution qui l’a adopté minorité qui, de surcroît, ne représente elle-même qu’une fraction d’un corps électoral déjà peu mobilisé lors des législatives. Adopté en vertu des articles 75 et 77 de la Constitution, le Plan acquiert une valeur juridique incontestable ; sa légitimité politique, elle, reste à démontrer.

Ce qui vient d’être voté n’est pas seulement un budget d’intentions. C’est, depuis les années 1960, le premier plan quinquennal tunisien élaboré sans examen technique indépendant du FMI ou de la Banque mondiale, une rupture méthodologique que le gouvernement présente comme une souveraineté retrouvée, et qui pourrait tout aussi bien se lire comme l’absence de tout garde-fou extérieur à des hypothèses qu’aucune autorité n’est venue contredire.

Examinons donc, chiffres à l’appui, les quatre piliers sur lesquels repose cette architecture.

Le pari macroéconomique : doubler la croissance sans changer de moteur

Le Plan fixe une croissance moyenne de 4.2 % par an sur 2026-2030, contre 2.4 % effectivement enregistrés entre 2021 et 2025. Soit un quasi-doublement du rythme de croissance, sans qu’aucune rupture structurelle, fiscale, institutionnelle, sectorielle, ne soit documentée pour l’expliquer.

Le tour de passe-passe se lit déjà dans le calendrier. La loi de finances 2026 avait été préparée sur une hypothèse de croissance de 3.3 % pour l’année. Publié en juin 2026, le Plan reconduit exactement la même prévision alors que, dans l’intervalle, plusieurs institutions ont révisé leurs propres projections pour la Tunisie à la baisse, entre 2 % et 2.5 %. Un Plan est censé réviser le budget à la lumière de la conjoncture ; ici, c’est le budget qui semble avoir dicté le Plan, sommé de confirmer une hypothèse déjà arrêtée plutôt que de la réexaminer.

La contrainte de la dette, elle, ne se discute pas par voie de vote. Le service de la dette publique est estimé à environ 23 milliards de dinars pour 2026 (9.5 milliards en dette extérieure, 13.5 milliards en dette intérieure), pour des besoins de financement totaux avoisinant 27 milliards de dinars. À la mi-2026, l’État n’avait mobilisé que 40 % de ses besoins en emprunts intérieurs. Le Plan promet de contenir l’endettement sous 80 % du PIB et le déficit sous 3 %, deux plafonds respectables sur le papier, mais qui supposent une capacité de financement que les chiffres de l’année en cours ne confirment pas encore.

Quant à l’investissement étranger, le Plan mise sur environ 6 milliards de dinars de capitaux extérieurs. Mais la ventilation même du financement du portefeuille public, 61 % à la charge du budget de l’État, 30 % d’autofinancement des entreprises publiques, 9 % seulement en partenariat public-privé, révèle où se trouve, en réalité, la confiance des investisseurs privés dans ce Plan : nulle part en tête de liste.

Cent sept milliards de dinars, et une question simple : qui paie ?

Le portefeuille public du Plan totalise 101.835 milliards de dinars pour 21 100 projets, sur une valeur globale de 207 milliards de dinars incluant les financements privés escomptés. Le Plan vise un taux d’investissement de 20 % du PIB en 2030, contre 15.3 % en 2025, un bond de près de cinq points qu’aucun mécanisme de financement documenté ne vient sécuriser au-delà des trois quarts publics ou quasi-publics déjà cités.

C’est là que le bât blesse : un Plan de développement digne de ce nom repose sur trois piliers indissociables, des objectifs, des réformes, des ressources. Celui-ci affiche des objectifs, esquisse des réformes, mais reste flou sur les ressources dès qu’il s’agit de sortir du giron de l’État et de ses satellites. La réforme administrative : numériser la rigidité plutôt que la démonter

La masse salariale publique s’élève à 25.267 milliards de dinars en 2026, en hausse de 3,6 % sur 2025, portée notamment par la régularisation de 51 878 emplois précaires et la création de 22 523 nouveaux postes. Ramenée à 13.4 % du PIB contre 14.1 % en 2025, elle donne l’illusion d’un ratio maîtrisé, alors qu’elle demeure l’un des postes de dépense les plus rigides du budget de l’État, avec plus de 687 000 fonctionnaires en activité et 800 000 retraités à charge.

Le Plan promet une modernisation du cadre institutionnel et une amélioration des performances de l’administration. Mais aucune réforme structurelle du périmètre ministériel, de la doublure des institutions ou des mécanismes de départ volontaire n’accompagne ces intentions. Numériser des procédures sans revoir les circuits de décision, c’est graver dans le silicium des dysfonctionnements qu’on croyait n’être que de papier, un diagnostic que l’UGTT elle-même a posé avant l’adoption du texte, en amont de son congrès de clarification.

Pendant ce temps, le chômage des jeunes diplômés stagne autour de 30 %, et la fuite des compétences continue de priver le pays du capital humain que le Plan prétend vouloir valoriser.

L’approche « ascendante » : une participation réelle, un pouvoir resté au centre

À la décharge du gouvernement, le processus d’élaboration n’a pas été une fiction : neuf rencontres régionales en 2025, 3 696 séances de travail dont 3 317 au niveau local, près de 50 000 projets remontés du terrain, et 58 % des nouveaux projets retenus directement proposés par les conseils élus locaux. Ce n’est pas rien.

Mais l’architecture institutionnelle qui doit porter cette participation reste, elle, inchangée : les gouverneurs demeurent nommés par le pouvoir exécutif, et les conseils régionaux ne disposent toujours pas des ressources fiscales propres qui feraient d’eux autre chose que des chambres d’enregistrement de priorités décidées ailleurs. Faire remonter les besoins du terrain sans redescendre les moyens de les financer, c’est confier aux régions la liste des courses sans leur donner le porte-monnaie.

L’angle mort : eau, énergie, voisinage

Le volet énergétique prévoit 17.775 milliards de dinars pour 303 projets, avec l’objectif de porter la part du renouvelable à 35 % de la production électrique d’ici 2030, un objectif chiffré et suivi, ce qui n’est pas rien non plus. L’agriculture, la pêche et les ressources hydrauliques recevront 11.584 milliards de dinars pour 1 556 projets destinés à renforcer la sécurité alimentaire et hydrique.

Le problème n’est donc pas l’absence totale de vision sur ces enjeux, mais leur calibrage face à l’urgence : les nappes phréatiques et les barrages tunisiens sont sous tension chronique depuis plusieurs années, et aucun élément du Plan ne suggère que les moyens engagés soient à la hauteur d’une crise hydrique qui s’aggrave plus vite que les projets ne se construisent. Quant aux tensions aux frontières libyenne et algérienne, elles ne figurent dans aucune des grandes orientations rendues publiques, comme si la stabilité régionale allait de soi.

Une feuille de route sans boussole de financement

Le Plan 2026-2030 n’est pas une fable. Il documente un processus participatif réel, des objectifs chiffrés et un effort de planification que l’on aurait tort de balayer d’un revers ironique. Mais un Plan ne vaut que par la crédibilité de ses hypothèses et la solidité de son financement et sur ces deux points précis, l’écart entre l’ambition affichée (4.2 % de croissance, 20 % d’investissement, moins de 15 % de pauvreté) et les moyens documentés (une hypothèse de croissance 2026 déjà datée, un financement privé résiduel de 9 %, une administration non réformée) reste béant.

L’honnêteté intellectuelle aurait exigé l’un de deux choix : des objectifs plus modestes, ajustés aux capacités réelles du pays, ou une pédagogie politique assumée sur les sacrifices que suppose une ambition de cette ampleur. Le Plan adopté le 10 juillet ne fait ni l’un ni l’autre. Il maintient des objectifs élevés sans les réformes structurelles qui les rendraient crédibles, et sans que les Tunisiens aient été préparés à l’effort que ces objectifs impliqueraient s’ils devaient être pris au sérieux.

Dans cinq ans, lorsque les Tunisiens compareront les 4.2 % promis aux chiffres réels de leur PIB, ils jugeront non pas sur la rhétorique du 10 juillet 2026, mais sur l’écart, déjà lisible dans les chiffres du jour, entre la carte et le trésor qu’elle est censée désigner.

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