Suite et fin de : Pourquoi elle ?
Ces témoignages sont, par définition, subjectifs et forcément biaisés, mais ils rendent compte de mon vécu et de la manière dont j’ai personnellement perçu les événements. Je demande donc par avance l’indulgence de ceux qui pourraient ne pas se reconnaître dans ce récit ou en contester certains aspects.
De l’autre côté du rideau
C’était une évidence que je n’avais jamais formulée à voix haute.
1981 à la fin de mes études de médecine en France, je suis rentré en Tunisie, et pour mon premier stage d’internat, j’ai choisi ce service-là. Celui où ma mère était morte, quatorze ans plus tôt.
Rien, ou presque, n’avait changé au M8, à l’hôpital Charles Nicolle de Tunis. Le chef de service, le Professeur Hassouna Ben Ayed. Ses agrégés. La surveillante générale, Naïma. Les mêmes visages. Naïma fut la seule à me parler de ma mère, elle se souvenait de moi, et de ma sœur. Les autres s’en souvenaient sans doute aussi. Mais eux n’en dirent jamais rien.
La première chose que j’ai faite, bien sûr, a été d’aller jusqu’à la chambre où ma mère avait été hospitalisée. Mes souvenirs d’enfant n’avaient pas menti : rien n’avait bougé.
Dans ce service pluridisciplinaire, la néphrologie dominait tout. C’est là, dans ce secteur précis, que ma mère avait été admise. Je fus affecté aux soins intensifs. À l’époque, c’était le seul service de néphrologie de Tunisie. Chaque jour, nous recevions des insuffisants rénaux au stade terminal de toute la république, dans des tableaux cliniques d’un autre âge.
Ils avaient tous les mêmes symptômes que ma mère. Je le savais par les mots de mon père, ses mots de non-médecin : « C’est fou, elle délirait et après les séances de dialyse péritonéale, comme par miracle, elle redevenait normale, comme si de rien n’était. » C’est exactement ce que je retrouvais chez ces malades, souvent jeunes. Si jeunes.
Le flux était tel qu’avec mon aîné de l’époque, Ch. K. un médecin comme je n’en ai plus jamais rencontré depuis nous travaillions douze heures par jour. J’ai posé des dizaines de cathéters de dialyse péritonéale. Et comme prévu, les malades s’amélioraient, retrouvaient leur équilibre en deux ou trois jours. Des joies, des bonheurs indescriptibles. Puis venait l’heure fatidique.
La réunion où se décidait le sort des malades. Un tribunal impitoyable c’est l’image qui m’en reste. On présentait le dossier, et tout le monde écoutait distraitement, tant les cas se ressemblaient. On n’attendait qu’une chose : la chute. Le malade avait-il une couverture sociale, oui ou non ? Le couperet tombait sur ceux qui n’en avaient pas.
Combien de fois ai-je insisté pour qu’on inscrive tel ou tel malade sur la liste des indigents. Combien de fois le Professeur Ben Ayed, homme peu causant, m’a rabroué. Non. Point à la ligne. Il avait ses raisons : le nombre de postes de dialyse était compté. Plus tard, l’État décidera de prendre en charge tous les insuffisants rénaux. Mais pour eux, ce serait trop tard.
Une fois la décision prise, il fallait revenir vers le malade et lui annoncer sa sortie. Lâchement, je leur disais qu’ils allaient bien maintenant, qu’ils pouvaient rentrer chez eux.
Je me souviens, comme si c’était hier, de leurs visages, ces jeunes femmes, ces jeunes hommes qui me remerciaient. Des gens pauvres, sans la moindre protection. Je m’étais attaché à eux. Et je savais, moi, que je les envoyais à une mort certaine.
Je me souviens en particulier du visage d’un patient d’une trentaine d’années. Sa femme et ses enfants étaient venus le chercher, dans ce qu’on appelait alors un 404 bâché. Il avait remis son chèche blanc, son burnous. En attendant le véhicule, il s’était assis par terre, sous un arbre, devant le service. Ses trois enfants, quatre ou cinq ans peut-être, lui sautaient sur les épaules, jouaient avec lui heureux de retrouver leur père en bonne santé apparente.
Devant cette scène, je suis retourné dans le service. Je suis allé jusqu’au bureau du Professeur Ben Ayed, au rez-de-chaussée. Je suis entré lui demander une faveur pour ce malade. Il m’a mis à la porte, fermement.
L’état de ces malades se dégradait presque toujours au bout de quelques jours. Ils revenaient aux urgences de l’hôpital Charles Nicolle. Mais la consigne, pour le service des urgences, était de ne pas les admettre. On leur avait donné une chance, la première fois. Ils n’en auraient pas de seconde.
À y repenser, aujourd’hui, je me dis qu’il faut une certaine dose de masochisme pour aller travailler dans le service où sa mère est morte. Et plus encore pour y revivre, chaque jour, le même drame que ma famille avait vécu mais de l’autre côté du rideau.
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