J’avais onze ans et demi lorsque ma mère est morte.
Il y a des événements qui appartiennent au passé, et d’autres qui continuent de vivre en nous, quoi qu’on fasse. Sa mort appartient à cette seconde catégorie.
On attend d’un deuil ancien qu’il obéisse à une séquence : la douleur s’atténue, la raison prend le dessus, la vie reprend ses droits. Dans mon cas, ce n’est pas tout à fait vrai. Je l’ai comprise, je l’ai apprivoisée, j’ai appris à vivre avec son absence. Mais l’accepter jamais. Je ne sais toujours pas ce que ce mot signifie, appliqué à une mère de trente-cinq ans.
Mon métier n’a rien arrangé. Je suis devenu anesthésiste-réanimateur : j’ai passé ma vie professionnelle là où la vie et la mort se côtoient sans relâche, entre le patient et la mort. Ventiler qui ne respire plus, soutenir un cœur qui faiblit, gagner du temps parfois quelques minutes, parfois une vie entière. J’ai vu la médecine repousser des frontières qui semblaient, du temps de ma mère, définitives.
La mort n’apparaît plus comme une fatalité immuable ; elle est devenue une limite que la science déplace.
Et c’est là que mon histoire personnelle rejoint, brutalement, mon histoire professionnelle ou alors c’est l’inverse peut importe : et si elle tombait malade aujourd’hui ? Je sais la question impossible on ne refait pas une vie avec les connaissances du présent, et la médecine ne sauve pas tout le monde. Mais il m’arrive de penser qu’elle aurait peut-être vécu vingt ans de plus, trente, qu’elle aurait connu mes enfants, que nous aurions eu ces conversations ordinaires qui, après la mort, deviennent les plus précieuses.
Enfants mes camarades de classe me racontaient les petits détails affectueux maternels, le quotidien des enfants de mon âge. Je souffrais en silence. Ils ne s’en rendaient pas compte, mais des chaussettes rapiécées par leur mère ou le café au lait du matin préparé avec amour étaient un rêve inaccessible pour moi.
Ce privilège-là, je ne l’ai pas eu. Aucune médecine, aussi avancée soit-elle, ne le restitue. C’est ce qui rend le progrès parfois douloureux pour qui a perdu quelqu’un trop tôt : il ne se contente pas de sauver des vies, il révèle celles qu’on aurait peut-être pu sauver hier.
Car la mort n’est pas la même à toutes les époques. Elle est une réalité absolue, mais historiquement située. Ce que nous appelions fatalité devient parfois accident réparable ; ce qui est aujourd’hui incurable sera peut-être traité demain. Comment croire alors à une frontière fixe entre la vie et la mort ? Elle existe mais nous ne cessons de la déplacer.
C’est le paradoxe de mon métier. Il m’a appris à ne jamais renoncer trop tôt ; ma vie m’a appris qu’on arrive parfois trop tard. Je ne pense pas consciemment à ma mère quand je réanime un patient. Mais je ne peux pas ignorer ce que cette histoire a fait de moi. Derrière le médecin qui lutte pour une vie, il y a peut-être l’enfant qui aurait voulu qu’on luttât pour la sienne.
On parle du déni comme d’un refus de la réalité. Je crois qu’il existe un refus plus subtil : celui de réduire une existence à la phrase « elle est morte ». Je sais que ma mère ne reviendra pas. Mais elle a vécu, elle a joué avec moi, elle m’a fait promettre sur son lit de mort que je deviendrai médecin et tant que je m’en souviendrai, elle ne sera pas tout à fait absente.
Les morts changent de statut plus qu’ils ne disparaissent : ils cessent d’être présents physiquement, ils deviennent présents autrement, on continue de vivre avec eux, selon une autre grammaire.
Je crois d’ailleurs que nous nous trompons en faisant de l’acceptation l’objectif du deuil. Pourquoi faudrait-il un jour trouver juste la mort d’un être aimé ?
Il existe des morts injustes, précoces, évitables survenues avant que la médecine ait trouvé la solution. Le deuil, peut-être, ne consiste pas à accepter ces morts, mais à apprendre à vivre avec leur injustice.
Et la médecine moderne complique ce deuil plus qu’elle ne l’apaise. Chaque victoire déplace notre seuil de tolérance : ce qui tuait hier se soigne aujourd’hui. Alors, devant chaque mort, une question surgit, aurions-nous pu faire davantage ? Féconde quand elle fait progresser la médecine, elle devient terrible lorsqu’elle s’adresse à un mort : aucun progrès futur ne s’applique jamais au passé. La médecine de demain sauvera des milliers de personnes. Elle ne sauvera jamais ma mère.
Je ne sais toujours pas accepter. Mais je ne suis plus certain qu’il le faille. Le deuil n’est peut-être pas un chemin vers l’acceptation, mais vers une autre relation avec celui qui est parti. Ma mère appartient à ma vie, à mon histoire et, d’une certaine façon, à toutes les vies que j’ai tenté de sauver depuis. Chaque fois qu’un patient revient alors qu’on le croyait perdu, je mesure la chance de vivre à une époque où l’impossible recule. Et je pense à ceux qui sont partis avant que cet impossible ne recule. Parmi eux, ma jeune mère.
C’est pour cela, sans doute, que je ne pourrai jamais tenir la mort pour une simple fatalité. Je sais qu’elle existe, qu’elle est inévitable, et qu’elle finira toujours par gagner. Mais après une vie passée à voir des morts devenir des survivants, je ne cesserai jamais de lui demander : pourquoi elle ?
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