, ,

Un pays qui se vide et croit qu’on l’envahit

Ce que la peur de l’immigration nous empêche de voir

Je la connais, cette dame de Sfax. Elle a tout fait comme il fallait dans sa vie. Aujourd’hui, l’âge a eu raison de son autonomie : elle n’a plus toute sa tête, les gestes les plus simples sont devenus des épreuves, mais elle refuse de quitter sa maison. Ses enfants l’adorent. Ils ont aussi leur vie ailleurs : l’un aux États-Unis, l’autre entre l’Europe et Singapour, sa fille à El Manar.

Après plusieurs échecs pour trouver des aides à domicile tunisiennes, la famille s’est tournée vers deux femmes ivoiriennes qui habitent avec elle et se relaient auprès d’elle. Elles lui préparent ses repas, l’aident à se lever, l’accompagnent chez le médecin, connaissent ses médicaments, ses douleurs et ses silences. Elles sont simplement devenues celles qui sont là.

Cette histoire n’a rien d’exceptionnel.

Il y a cet agriculteur qui, sans ses ouvriers venus d’ailleurs, aurait perdu une partie de sa récolte d’olives. Ce restaurateur qui ne pourrait assurer sa saison sans ses serveurs immigrés. Cet entrepreneur qui ne terminerait pas ses chantiers sans une main-d’œuvre étrangère.

Et pourtant, dans le débat public, ces travailleurs sont souvent présentés comme une menace.

C’est là que commence l’aveuglement.

Oui, il existe de l’exploitation d’une main-d’œuvre étrangère, souvent précaire et parfois clandestine. Oui, il faut lutter contre le travail au noir, les trafics et les réseaux de passeurs. Mais transformer des hommes et des femmes qui travaillent en une « invasion » est une autre chose. C’est même une manière commode de ne pas regarder la réalité.

Nous devrions être les derniers à oublier ce que signifie partir. Près de deux millions de Tunisiens vivent à l’étranger. Nous exigeons, à juste titre, qu’ils soient respectés, protégés contre le racisme et traités dignement, y compris lorsqu’ils sont en situation irrégulière.

Alors pourquoi ce qui nous indigne lorsque cela arrive à un Tunisien à Paris ou à Berlin devient-il acceptable lorsqu’il arrive à un Subsaharien à Tunis, Sfax ou Sousse ?

Derrière le mot « immigré », il y a quelqu’un qui travaille, paie un loyer, fait ses courses, aide une famille, élève parfois des enfants. Sa situation administrative ne résume pas sa personne.

Et surtout, il faut regarder les chiffres avant de céder aux fantasmes.

La Tunisie vieillit rapidement. Entre 1994 et 2024, la fécondité est passée de plus de trois enfants par femme à 1,54, très loin du seuil de renouvellement des générations. L’âge moyen de la population approche désormais 36 ans. La part des personnes âgées augmente rapidement tandis que les naissances diminuent.

Dans le même temps, nous perdons une partie de notre jeunesse. Entre 2019 et 2024, près de 156 500 Tunisiens ont quitté le pays. Beaucoup sont médecins, ingénieurs, infirmiers, chercheurs, techniciens ou jeunes diplômés. Nous finançons leur formation et d’autres pays en récoltent le bénéfice.

Et pendant ce temps, nous parlons d’invasion.

De quelle invasion parle-t-on ?

Entre 2019 et 2024, la Tunisie a accueilli environ 14 570 nouveaux résidents étrangers. Les étrangers représentent environ 0,55 % de la population résidente. Dans le même temps, 156 497 Tunisiens sont partis.

Nous avons donc beaucoup plus de Tunisiens qui quittent le pays que d’étrangers qui viennent s’y installer.

La Tunisie ne se fait pas envahir. Elle se vide.

Le problème démographique n’est pas devant notre porte. Il est dans nos écoles qui perdent des élèves, dans nos maternités où l’on naît moins, dans nos régions qui voient partir leurs jeunes et dans un système social qui devra bientôt financer davantage de retraites, de soins et de dépendance avec proportionnellement moins d’actifs.

Il faut parfois accepter de s’être trompé de problème.

Nous aurons besoin de travailleurs étrangers. De plus en plus. Aides à domicile, ouvriers agricoles, employés de restauration, artisans, techniciens, ingénieurs et, demain peut-être, professionnels de santé : la question n’est plus de savoir si nous aurons recours à l’immigration de travail, mais si nous saurons l’organiser.

Ce n’est pas une affaire de générosité. C’est une affaire de démographie et d’économie.

L’Afrique subsaharienne, elle, est jeune et continuera de l’être. Cette jeunesse cherchera du travail, étudiera, entreprendra et migrera. La Tunisie, située entre l’Europe, le Maghreb et l’Afrique subsaharienne, pourrait devenir un espace de circulation, de formation et de travail. Encore faudrait-il cesser de regarder l’Afrique comme une menace.

Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille ouvrir les frontières sans règles. Une politique migratoire sérieuse doit faire exactement l’inverse : organiser les entrées, identifier les besoins du marché du travail, faciliter les voies légales, reconnaître les compétences, protéger les travailleurs et sanctionner les employeurs qui exploitent.

Car l’irrégularité arrange parfois beaucoup de monde.

Un travailleur sans papiers est un travailleur vulnérable. Il coûte moins cher, réclame moins, se défend moins. Le maintenir dans l’illégalité peut donc servir ceux qui profitent de sa fragilité. C’est précisément pour cela que l’État doit défendre le travail autant que les travailleurs.

Être sans papiers ne transforme pas un homme en criminel. La traite des êtres humains, l’exploitation, les réseaux de passeurs et les trafics, eux, doivent être combattus avec la plus grande fermeté.

Le migrant n’est pas le criminel.

Celui qui fait commerce de sa détresse l’est.

Quant à abandonner des êtres humains aux frontières, entre les mains d’autorités étrangères, pour qu’elles règlent à notre place un problème que nous refusons de traiter, ce n’est pas une politique migratoire. C’est une manière de détourner le regard.

Nous avons, enfin, une contradiction que nous préférons ne pas voir.

Des familles tunisiennes se cotisent pour envoyer leurs enfants clandestinement vers l’Europe, parce qu’elles ne voient plus d’avenir ici. Nous comprenons leur désespoir. Nous dénonçons les humiliations qu’ils peuvent subir ailleurs. Mais lorsqu’un jeune Africain arrive chez nous pour chercher du travail, certains découvrent soudain les vertus des frontières et les dangers de l’étranger.

Peut-être certains n’arrivent-ils simplement pas à voir plus loin que leur nez.

La réalité, pourtant, est là : notre pays vieillit, notre jeunesse part et notre besoin de travailleurs augmentera. Nous pouvons continuer à fabriquer des boucs émissaires ou commencer à préparer l’avenir.

Il ne s’agit ni de supprimer les frontières ni de renoncer au contrôle. Il s’agit de sortir du racisme, des fantasmes et de l’hypocrisie pour construire une politique migratoire cohérente : accueillir ceux dont nous avons besoin, protéger ceux qui travaillent, intégrer ceux qui s’installent, combattre les trafiquants et surtout retenir notre propre jeunesse.

Je repense à la dame de Sfax.

Ses deux aides ivoiriennes ont été dénoncées par un voisin. Elles ont été arrêtées. L’une d’elles a été expulsée. En quelques heures, un équilibre fragile, construit autour d’une vieille femme et de sa famille dispersée, a été brisé.

Il ne s’agissait pas d’une invasion.

Il s’agissait simplement de deux femmes qui travaillaient.

Et peut-être est-ce précisément cela que nous ne voulons plus voir.

Laisser un commentaire

Comments (

0

)